Rechercher
  • christophe Garro

La vie d'avant. Chapitre XIII :

La vie d’après.


Je me lève, le soleil brille au travers des rideaux. Ann dort encore, sa chevelure de feu recouvre l’oreiller sur lequel sa tête est enfouie. Elle est belle, je suis comblé. Je vais me faire un café fort car j’en aurai besoin pour affronter la journée de réunions et de préparatifs pour la nouvelle exposition du musée. Je vais travailler sur la terrasse, si le soleil n’est pas trop chaud, puis en fin de journée nous irons faire un tour au bord de mer. C’est notre plaisir depuis que nous nous sommes installés ici, partageant notre vie entre Paris où j’ai gardé un studio et notre maison, achetée à grand frais, mais qui nous permet de vivre plus sereinement. Dans cinq jours, je retournerai à Paris pour gérer l’installation des œuvres de cette nouvelle expo. Puis il y aura le vernissage, auquel j’assisterai bien entendu, avant de revenir travailler au calme. Je profiterai de ce passage à Paris pour passer du temps avec mes amis qui me manquent, et que je suis à chaque venue à la capitale, heureux de retrouver. Dans quinze jours je prendrai l’avion pour New York. J’ai obtenu de pouvoir y séjourner quelques temps, alliant jours de congés à des journées de télétravail. Je fais cela deux fois par an désormais. Ca me permet de voir ma famille et mes amis américains, sans avoir à poser tous mes jours de congés. J’aime bien travailler de New York, ce qui n’était pas évident au début à cause du décalage horaire, mais je m’y suis fait. En fait, il faut rester sur l’heure française et organiser sa vie en fonction. Je me lève à trois heures du matin et travaille avec le jour qui se lève, et à midi j’ai fini. Je peux alors profiter de la ville, me promener dans Central Park, aller à ma librairie préférée, dîner tôt et me coucher à vingt et une heures. Je fais cela environ une semaine, et j’en prends une autre en congé. A New York comme à Paris, je porte un masque lorsque je prends les transports. Dans les avions et les trains, c’est désormais obligatoire, mais pas dans les métros. Mais moi, je trouve ça plus responsable. Masques et gel sont devenus systématiques, comme les capotes ! Je ne sors jamais sans en avoir ! Et depuis que je fais ça, je parle pour ce qui est des masques, je n’ai plus eu de rhume ou de maux de gorge comme cela m’arrivait souvent. On se moquait des asiatiques lorsqu’on les voyait porter des masques, mais on voit aujourd’hui à quel point ils étaient en avance sur nous en matière d’hygiène et de préservation de la santé.


Mai 2021. Aujourd’hui les lieux dits non essentiels ont pour la plupart rouvert. Les bars, restaurants, boutiques en tous genres, cinémas. J’ai retrouvé Vincent et Lionel au Balto qui était fermé depuis de longs mois. Le patron était heureux de nous revoir. Il avait repeint la façade du bar en rouge ces derniers jours et avait fait installer des stickers sur les vitres disant « on est heureux de vous retrouver ». Dans le quartier de Beaubourg et du Marais, les terrasses ont étés prise d’assaut, comme partout en France. Il y avait un monde fou lorsque j’y suis arrivé à dix huit heures, après ma journée de télétravail. Dans certaines rues on avait du mal à se frayer un chemin tant il y avait de monde, sans masques bien sûr, buvant en toute insouciance. J’en ai été choqué malgré l’envie et le plaisir que j’avais de retrouver ces aspects de ma vie d’avant, et je n’aurais pas eu envie de prendre un verre dans ces conditions là. Je comprends le ras-le-bol de tout le monde et le désir de se retrouver entre amis, de s’amuser à nouveau après tout ce temps suspendu, mais il m’a semblé que les gens n’étaient pas responsables en s’agglutinant de la sorte sur les trottoirs.

– Le virus et ses variants sont toujours là, me dit Lionel qui sort de son salon qu’il vient de rouvrir. Seulement vingt pour cent de la population est vaccinée, et uniquement d’une première dose ! Il y a encore beaucoup de risques. Alors du jour au lendemain, autant de monde dehors sans masque, ça ne me paraît pas sérieux.

– Je suis d’accord avec toi. Regarde, on se croirait un soir de fête de la musique !

–Oui, répond Vincent, je voulais aller prendre un verre au Cox avant de vous retrouver, mais l’entrée du bar était inatteignable, les mecs dansaient sur le son du DJ, sans masque, c’était du délire. Un délire auquel j’aurais bien eu envie de participer, mais ça m’a fait flipper.

Lionel est énervé.

–Tu te rends compte que depuis des mois on était fermés, alors qu’il n’y a pas plus « safe » qu’un salon de tatouage ? On porte des masques, des gants, on désinfecte tout, et on ne reçoit qu’un client à la fois ! Trois mois de fermeture et à côté de ça bah faut payer son loyer, sa bouffe, enfin tout !

–Heureusement, les statistiques semblent bonnes, il y a moins d’hospitalisations, on semble sortir enfin de cette troisième vague.

–Enfin, reprend Lionel, je me calme je suis pas des plus à plaindre. Buvons, on l’a bien mérité, à la votre !

Nous trinquons et avalons nos bières fraîches. Il a fait un temps de merde toute la journée, comme ces dernières semaines qui sont catastrophiques pour le moral tant le temps est gris et pluvieux. Par chance ce soir, le ciel s’est dégagé.

–Tu bossais aujourd’hui Vincent ?

–Non, je suis passé voir un pote qui dirige un théâtre, c’est dur pour eux. Ils n’ont rien à programmer avant septembre ! On leur permet de rouvrir, mais avec des jauges de quarante pour cent. Ca peut pas être rentable pour les compagnies ! Ca passera à soixante cinq pour cent le mois prochain, pour arriver à des jauges pleines début juillet. Pareil pour les cinémas. Cela me paraît fou.

–Oui, j’ai l’impression que ça va trop vite. Et on ne sait pas ce qu’il va en être des nouveaux variants.

–Si ça se trouve me dit Lionel, une fois qu’on sera tous vaccinés, ça n’aura servi à rien à cause des variants comme l’Indien qui seront résistants aux vaccins, et on sera couillons pareil ! Tu t’es fait vacciner toi ? Moi je l’ai été il y a une semaine.

–Oui répond Vincent, il y a dix jours, et toi Josh ?

–J’y vais demain. Je vais enfin recevoir ma première dose ! Dans un mois j’aurai la deuxième et Inch’Allah, si tout va bien, on pourra passer un été tranquille.

–Tu te rends compte qu’ils commencent à parler d’une troisième injection de vaccin pour les personnes les plus à risques ?

–C’est fou. En tout cas, j’ai hâte d’être complètement vacciné et de pouvoir voyager à nouveau.

Ah voyager ! Voilà une chose que j’ai hâte de pouvoir refaire. Retourner à New York, passer du temps avec Ben, revoir Sylvia, et peut-être même ma sœur, il faut savoir passer l’éponge. Au fond de moi elle me manque. Pas trop mais un peu. Avec le passeport vaccinal qui devrait être mis en place, on devrait pouvoir aller où l’on veut. Je pense que je commencerai par New York. Je retournerais bien en Grèce également, ou en Italie. Quand je repense à mon voyage à Rome l’an dernier, j’ai envie de retrouver cette atmosphère de Dolce Vita. On a bu deux bières et puis j’ai dû repartir car le couvre feu a été déplacé de dix neuf à vingt et une heure, mais il est toujours en place.

Je crois que j’ai été un des rares à rentrer chez moi à l’heure. Dans les rues le monde continuait à s’égayer et la place devant mon immeuble était toujours pleine à craquer à vingt heures cinquante lorsque je suis rentré. Plus tard j’ai vu aux infos, et pas seulement à Paris, que les personnes avaient trainé tard dans la soirée, dansant et refusant d’arrêter de s’amuser. Je comprends cette envie de fête, mais d’un autre côté, je déplore le non respect des règles de la part des citoyens français. On a vu des images de mecs bourrés en altercation avec des flics, je trouve ça navrant.

Quoi qu’il en soit, j’étais heureux de retrouver mes amis, avec qui nous avons gardé nos masques, que nous n’avons retirés que ponctuellement pour porter nos verres à nos bouches. Nous ne nous sommes pas mêlés à la foule, nous avons pu parler, rire et passer un excellent moment ensemble.


Comment seront les prochains mois ? De quoi notre avenir sera-t-il fait ? Y aura-t-il une quatrième vague ? Les variants deviendront-ils plus tenace face aux vaccins ? Faudra-t-il se refaire vacciner tous les ans ? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre.

En tout cas, pour ma part, après avoir vécu ces presque un an et demi, je suis sceptique sur ma volonté de reprendre ma vie comme avant. J’ai eu la nostalgie de ma vie d’avant, que j’ai voulu partager avec toi, lecteur qui est devenu mon confident au fil de ces pages, mais je ne suis pas certain de vouloir qu’elle reprenne de la même manière. Bien sûr j’ai envie de passer du temps avec mes amis, de faire la fête, de m’amuser et de profiter de tout ce qui me sera proposé, mais pas avec autant de frénésie. J’ai apprécié avoir du temps seul, moi qui n’arrivais pas à me poser. Du temps pour penser, du temps à ne rien faire, du temps qui a été pour moi seul. Je n’ai pas envie de recommencer à sortir tous les soirs, à picoler tous les soirs, à m’épuiser. J’ai, je le crois, envie de vivre plus sainement.


On a beaucoup entendu parlé de vivre autrement, qu’après la pandémie nos habitudes de vie seraient différentes. Mais quand je vois la frénésie des gens à picoler, faire la fête, acheter, consommer de manière gloutonne à peine les restrictions levées, j’en suis sceptique, et je ne me reconnais plus dans cela. Peut-être que d’ici quelques mois j’aurai repris la même vie qu’avant, qu’il s’agit juste d’un passage qui est difficile pour moi, je ne le sais pas, mais à cet instant, j’ai le sentiment d’avoir envie d’autre chose. Peut-être de me partager entre Paris et un lieu plus calme. Vivre à la campagne ? Qui sait ? Peut-être qu’il est temps de rencontrer celle qui me donnera le goût à autre chose. Ca ferait plaisir à Mathilde d’entendre ça.

Je ne pense pas que ma vie d’après sera exactement la même que ma vie d’avant, et j’espère que de manière générale, la vie, ne sera plus exactement la même, mais de manière positive. Il faut que de tout ça nous ayons appris. Je pense que, sans dramatiser sur les risques que de nouveaux virus apparaissent dans les années à venir et qu’on soit encore tous obligés de se confiner, de s’enfermer, de porter des protections les uns envers les autres, nous avons opéré un changement dans notre façon de vivre. On s’est reconnectés avec la nature, c’est indéniable, on a conscience qu’il faut consommer différemment, qu’on doit se protéger les uns les autres.

Manger local, arrêter de faire venir du bout du monde des produits qu’on peut développer chez nous, arriver à polluer moins, ne pas jeter systématiquement, mais donner, faire revivre nos anciennes possessions, vêtements, objets, meubles. Ne plus courir après la dernière technologie qu’on nous vend à prix d’or et qu’il faut changer dès lors qu’un nouveau produit plus performant sort. J’espère que travailler ne sera plus la même chose, le télétravail nous a ouvert des portes. Pour beaucoup d’entre nous, il est autant possible d’effectuer nos taches depuis un jardin, un café ou une ville étrangère que depuis un bureau dans une tour. Avec la même efficacité et moins de stress, plus de transport de la maison au bureau, donc d’avantage de sérénité. Voyager peut devenir une autre expérience également. Moins frénétique, plus réfléchi.

Alors oui, j’ai hâte de plonger dans ma nouvelle vie. Je l’espère différente. J’ai envie que ma vie d’après ait du sens, pas seulement pour moi, mais de manière globale. Et cette nouvelle vie commence demain.

Demain est un autre jour.

©Christophe Garro.



Je termine ici ce récit de la vie de Josh et de ses proches. Je remercie tous ceux qui ont suivi mes publications durant ces derniers mois. J’ai aimé imaginer la vie de Josh, et donner à mes personnages des aspects, des réflexions qui ont été les miennes, celles de mes proches, du monde autour de moi dans cette période inédite. De partager avec vous, d’avoir vos retours sur mes écrits. Il reste des idées, des développements de personnages, qui pourront peut-être venir étoffer cette histoire si j’arrive à intéresser un éditeur.

Merci à tous.

Christophe.

14 vues2 commentaires

Posts récents

Voir tout

La vie d'avant. Chapitre XII :

Trois femmes : Barbara, Jeanne, Mathilde Barbara : Je m’appelle Barbara. Cela faisait rire ma tante Sylvia lorsque j’étais enfant et que nous allions la voir à New York. A chaque fois que j’étais avec

La vie d'avant. Chapitre XI :

Rupture avec Lilia Cela faisait six mois que je fréquentais Lilia. Notre relation était assez harmonieuse, mais je sentais qu’avec mes amis il y avait toujours une petite gêne, sans vraiment savoir à

La vie d'avant. Chapitre X :

Une soirée avec Vincent. Les lumières sont assourdissantes, tout tourne autour de moi, et résonne dans ma tête enivrée. La musique est strobroscopique, martelant mon crâne, et faisant plisser mes yeux