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La vie d'avant

Roman de Christophe Garro

Ecrit sous forme de journal et publié courant 2021 par chapitre chaque semaine sur le blog de ce site.

En plein confinement, Josh se remémore de tout ce que lui et ses proches ont perdu : cafés, concerts, soirées, amours...
Une galerie de personnages au travers de ses parents, son ex petite amie, ses potes.
La pandémie nous a frappé de plein fouet et a laissé des cicatrices dans nos vies.

 

Chapitre 1 :

 

 

 

Bonjour,

 

Je m’appelle Josh, Joshua Goldberg, mais tout le monde m’appelle Josh. Je suis né d’un père américain et d’une mère française. J’ai vécu mes premières années à Paris puis lorsque j’avais dix ans, mes parents ont décidé de partir vivre à New York, d’où mon père était originaire. J’y ai fait mes études jusqu’à l’université, puis je suis revenu vivre à Paris. Aaron, c’est le nom de mon père, est directeur financier, oui oui, je vous assure. Il est athée et ma mère, professeure d’anglais en France, puis traductrice lorsqu’elle s’installa à New York, est pratiquante. Ils n’ont pas la même religion, ce qui fait de moi un juif à moitié goy, puisque chez nous, enfin du côté religion paternelle, c’est la mère qui transmet le statut. Donc je devrais me situer comme catholique, mais j’aime bien l’idée d’être juif. Le peuple élu, constamment persécuté. Il y a quelque chose de fatal et de merveilleux dans l’histoire de ce peuple. En fait j’aime être juif car si on y songe les plus grands de ce monde sont ou étaient juifs. Regarde : Einstein, Freud, Moïse of course, David Letterman, Patrick Bruel, Rabbi Jacob… LOL.

Anyway, tu comprends que je plaisante, mais au fond de moi, j’aime bien la blague qui dit que Jésus est un juif qui a réussi. Je ne mets pas particulièrement cette religion plus en avant que l’autre dans ma vie, je ne suis pratiquant dans aucune, mais je respecte les deux, tout comme je respecte les croyances de mes amis musulmans, les croyances de chacun tant qu’ils ne veulent pas te les imposer, et je suis toujours ému lorsque j’entre dans une synagogue ou une cathédrale. Le simple fait d’être dans un lieu de culte me rend humble et respectueux.

Le problème avec la religion catholique c’est qu’elle veut toujours t’en foutre plein la vue. Plus c’est grand plus c’est beau. Plus tu te sentiras petit et plus tu prendras conscience de la toute puissance de Dieu. Les juifs auraient dû faire pareil, étant les maîtres de la culpabilisation ! Chez les catholiques, c’est facile, il y a la confession. Tu peux faire les pires saloperies que tu veux, tu vas à confesse, trois Pater et deux Ave, et hop ! Tu peux recommencer, alors que chez les juifs, tu restes à vie à te ronger avec ta culpabilité.

Il y a quelques mois j’étais à Rome. Je reviendrai peut-être sur ce séjour car j’ai vécu quelques soirées mémorables là-bas. Je suis évidemment allé à St Pierre, l’immensité du lieu est à couper le souffle, c’est sublime quand on pense à Michelange (je reviendrai à lui plus tard) et à tous ces artistes qui ont œuvré à cette basilique. Un exemple de ce que je disais : Le baldaquin de Bernini, si c’est pas un truc pour t’écraser et te faire sentir tout petit ? Dans tous les rituels de la religion catholique il y a l’apparat, les ors, les brocards, l’encens, le tabarnak, et les robes de ces éminences, tellement bien vues par le grand Fellini qui en a fait un défilé dans son film Roma ! Tout ça me dérange. C’est tellement loin de la parole de Jésus : Aime ton prochain et point barre. Laisse le superflu. Donne à celui qui est dans le besoin. Je me sens souvent plus proche de Dieu dans une simple synagogue ou dans une église de campagne que dans ces grands monuments qui pour moi, n’ont d’autre intérêt que de présenter les œuvres de grands artistes comme c’est si souvent le cas en Italie.

Bon allez, j’arrête de parler de religions, ce n’est pas le thème de ce livre. Je ne sais pas pourquoi je me suis emballé à en parler dans ces premières lignes, ce que je veux, c’est te parler de moi, de ma vie. Tu vas voir c’est parfois un grand bordel, dans tous les sens du terme, au propre et au figuré. C’est parfois drôle, souvent même, peut-être pathétique, c’est toi qui en seras juge.

Je reviens à ma présentation :

J’ai trente quatre ans, je suis brun, je mesure un mètre soixante quinze pour soixante dix kilos, je suis plutôt sec, torse poilu, je porte une barbe de quelques jours, parfois plus, je suis astigmate et porte des lunettes en écailles qui me donnent un air intellectuel, je vis à Paris mais aime aller régulièrement dans la ville où j’ai grandi et où je garde quelques amis, et ma famille paternelle, bien que mes parents n’y vivent plus depuis quelques années.

 

Ma mère s’appelle Mathilde, c’est la fille d’un droguiste de Carpentras et d’une institutrice. Je me souviens lorsque j’étais enfant et que nous venions l’été en vacances en Provence, du magasin de mon grand père qui était une véritable caverne d’Ali Baba. Au-dessus de la porte d’entrée était écrit en grosses lettres lumineuses rouge : Bazar. Ce mot était aussi enchanteur que Cirque ou Confiserie. On trouvait de tout dans cette échoppe qui me semblait immense et dans laquelle je me perdais. Il n’y avait rien de similaire à New York, ce qui le rendait à la fois mystérieux et exotique. On pouvait y acheter des piles, des ampoules, des ustensiles de cuisine, de ménage, de jardin, des corbeilles à chat, de la nourriture pour tous types d’animaux domestiques chiens, chats, oiseaux, poissons, des toiles cirées cohabitaient avec des jouets, des paniers en osier avec des ventilateurs, des balais avec des parapluies, de la peinture, des bougies, des lampes à gaz, des cartes postales, des matelas pneumatiques pour aller se baigner dans le lac, des cannes à pêche, des appâts, des pelotes de laine, du fil de couture, du fil de fer, des clous, et tant d’autres choses. Mon grand père portait toujours une blouse bleue, et m’offrait à chaque visite des bonbons. Mathilde a toujours été une femme élégante, simple, et discrète. Elle a la capacité de te juger à la première rencontre. Elle sait tout de suite à qui elle a à faire. C’est un esprit subtil. Elle est belle, les Mamans ne le sont elles pas toutes ? Mais elle, a un charme naturel, ses cheveux sont bruns, ses yeux sont verts, légèrement teintés de gris, tout comme ses cheveux aujourd’hui.

Allez tant que j’y suis je présente la famille au complet comme ça se sera fait. Aaron, mon père : un mètre soixante dix, soixante quatre ans, grand amateur de livres, d’éditions originales qu’il collectionne, de bons vins et de cigares. Il aime lire de la science fiction, des livres scientifiques, mais aussi les grands classiques avec une vénération pour Hemingway. Il est fan de Star Wars, n’a jamais aimé les sports d’équipes ce qui désespère ma mère qui aime le foot et adorait entre autres aller voir les matches des Giants à New York ! Le grand plaisir de mon père aujourd’hui qu’il est jeune retraité, c’est de s’asseoir sous le platane devant la maison de feu mes grands parents où ils se sont installés, avec la vue sur la vallée de la Durance, un livre en mains, un whiskey à portée, et de rester plongé dans une histoire pendant des heures. Il a découvert l’univers d’un enfant de ce pays, Giono, et s’immerge dans la Provence d’antan.

 

Je ne t’ai pas encore parlé de ma sœur, Barbara. Je ne m’entends pas top bien avec elle, c’est une conne. Non vraiment ! Ce n’est pas un jugement personnel, c’est un fait reconnu universellement, Barbara est une conne. Pour exemple, quand j’étais petit, j’étais maigre, pas ma faute… Bah cette conne m’appelait Buchenvald ! Jusqu’à ce que mon père horrifié de l’entendre m’appeler ainsi un jour, lui interdise de prononcer ce mot, lui expliquant qu’une juive encore moins que quiconque n’a pas le doit de se moquer de la Shoa. C’est à la suite de ça que mes parents ont décidé de nous donner des cours d’instruction religieuse, en plus de passer des journées entières à nous raconter les horreurs de la deuxième guerre mondiale. Alors comme ni l’un ni l’autre n’était pratiquant, surtout mon père athée, mais néanmoins fier de ses racines, nous avons eu droit en alternance à des cours avec un rabbin, un prêtre catholique, un moine bouddhiste et un imam. Ca a duré un an comme ça, tous les mercredis après-midi. Il en résulte qu’aujourd’hui j’ai une connaissance égale de ces quatre religions, et que cela m’a bien servi en histoire de l’art. Merci les parents.

Pour en revenir à Barbara, elle est mon ainée de deux ans, vit à New York avec son mari et ses deux enfants, je ne la vois donc que rarement. Même lorsque je vais à New York, je ne me rends pas toujours chez elle. Elle a deux marmots auxquels je n’ai jamais accroché, peut-être n’y ai-je jamais mis assez de bonne volonté, mais il y a quelque chose d’Amérique profonde dans cette famille conservatrice, qui est à l’inverse de tout ce que nos parents nous ont inculqué. Nos parents ont toujours été d’un bord plutôt social, même s’ils n’ont jamais fait partie d’aucune formation politique. Mais l’égalité que ce soit au niveau de la couleur ou du genre a toujours été un dogme chez eux. Ils ont toujours été scandalisés par les inégalités raciales qui aujourd’hui encore sont très présentes aux Etats Unis, ils étaient les premiers à parler de l’égalité de salaires hommes-femmes, défenseurs du mariage pour tous, pour l’IVG of course, et favorable aujourd’hui à faciliter le changement d’identité des personnes trans. Barbara ? Ne pas lui parler de ça. J’espère pour elle qu’aucun de ses fils ne se sentira jamais d’un autre sexe ! Même l’homosexualité est un sujet que je préfère ne pas aborder lors d’une conversation, elle dira qu’elle n’a rien contre, qu’elle a des amis gays, mais bon, elle ne serait pas à l’aise dans un dîner avec un couple de garçons ou de filles.

Barbara est analyste de données dans une boite marketing, beurk. Son idiot de mari, informaticien, est du genre à boire de la bière en regardant du foot à la télé, non pas que je n’aime pas faire ça de temps en temps avec des potes, j’aime suivre la coupe du monde par exemple et me retrouver dans un bar pour voir les matches, mais bon il y a vraiment quelque chose de beauf et de cliché en Alvin, le bedonnant mari de ma sœur qui me fait penser à Homer Simpson en moins sympathique.

 

Ce que je veux dans ce livre comme je l’ai dit plus haut, c’est te parler de ma vie, enfin, de celle d’avant, car aujourd’hui ma vie comme celle de pratiquement toute la population mondiale n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était. On est en janvier 2021, ça fait bientôt un an qu’on vit avec la plus grande pandémie mondiale, que les bars, les restaurants, les cinémas, salles de concert, de spectacles sont fermés, qu’on n’a plus le droit de se retrouver entre potes pour faire la fête, qu’on vit en grande partie chez soi, ayant un semblant de liberté entre deux confinements, avec aujourd’hui un couvre-feu nous obligeant à rentrer chez nous à dix huit heures, et dans l’attente d’un troisième confinement, dû à ce qu’ils appellent la troisième vague de ce putain de virus, qui à ce jour à commencé à muter, inquiétant les autorités du monde entier. Biden vient d’entrer à la Maison Blanche, apportant un espoir énorme pour un grand nombre d’américains dont je fais partie, puisque oui, j’ai une double nationalité, et pour beaucoup de pays à travers le monde. J’étais heureux de voir Trump quitter enfin ses fonctions, il faudra être vigilants pour que le mouvement qu’il a lancé ne prenne pas d’ampleur et ne revienne pas sur le devant de la scène dans quatre ou huit ans. La vie d’avant… On oublie vite ce que c’était que notre quotidien, le mien en tout cas. Je sortais tous les soirs, Paris pour ça est à la hauteur du traducteur d’Hemingway, une véritable fête. C’est en regardant un film hier soir à la télé que tout m’est revenu, comme un rêve oublié au petit matin et dont des bribes te reviennent à l’esprit au cours de la journée suivante. Les bars bondés, la promiscuité, les gens qui boivent, rient, s’embrassent, se touchent. Les soirées passées de bar en bar, à écouter un groupe ici, à danser ailleurs, les bières enchainées les unes après les autres, avoir besoin de pisser entre deux bagnoles tellement tu as bu, les filles draguées puis perdues de vue dans la cohue d’un bar, les baisers sous les ponts, sous les portes cochères, les baises rapides aux Tuileries en fin de nuit, bourré, avant de prendre un Uber pour rentrer à la maison. Les apéros, les dîners, les restaus après avoir vu une pièce dans laquelle jouaient des potes, les lumières de la ville au travers de la vitre du taxi, pixélisées par les gouttes de pluie, la nuit tard. Les vernissages ! Vin rouge ou vin blanc propose le pote qui expose ses toiles dans une petite galerie de la rue Quincampoix. Puis on se retrouvait dehors à fumer des clopes, des joints, et à refaire le monde, entre deux verres de vin blanc de chez Franprix. Les soirées à ne manger que quelques cacahuètes, ou chips dans ce genre d’événement. Je me souviens d’avoir tellement faim à certains moments à force de ne boire que des bières que j’allais chez le premier épicier de nuit trouvé pour acheter un paquet de Monaco dont je m’empiffrais d’un coup. Une vie de nuit, la nuit à Paris. Souvent je rentrais chez moi en fin d’aprem une fois mon boulot terminé, je m’allongeais une heure sur mon canapé pour me reposer et prendre des forces, j’avalais parfois un café, et hop, je sortais rejoindre des potes ici ou là, et la soirée ne se terminait parfois jamais, enfin, oui quand le soleil s’était levé, alors, je m’endormais, rompu, épuisé. Et puis il y avait les soirées chez des potes, la fumée, la musique et l’alcool. On dansait toujours, on tapait parfois un peu de coke enfermés dans la salle de bains, riant comme des bossus. Les discussions n’en terminaient pas, debout bière à la main dans la cuisine. Il y avait toujours une jolie fille avec qui on avait envie de finir la soirée, parfois ça se faisait, pas toujours. Il n’y avait pas de distanciation nécessaire, on se parlait à dix centimètres les uns des autres, on échangeait nos verres, nos clopes, on finissait toujours par embrasser quelqu’un peu importe qui. Les nuits se terminaient parfois à deux, ou à trois. C’était la belle vie, c’est fou comme tout peut changer vite, ça a été le fait d’une semaine tout au plus. A mon retour de Rome, en l’espace de quelques jours c’était fini, tout fermait, on se méfait les uns des autres comme si le simple fait de respirer l’air recraché par la personne en face de nous allait nous transformer en zombie. Tout a fermé, plus de bar, plus de ciné, plus de concert. Enfermés chez nous, le flip total. Attention à ce que tu touches, n’embrasse plus ta mère, ne baise plus personne. Reste chez toi, seul, et estime-toi heureux de ne pas être sous respirateur dans un hôpital. Du jour au lendemain nos vies ont basculé.

 

               Je suis sur mon lit, mon laptop sur les genoux, un coussin dans le dos, bien calé, un verre d’eau posé sur ma table de nuit, j’essaie d’être sain et de faire Dry January, en ayant hâte de pouvoir boire à nouveau en quoi ? Wet February ? Heureusement je n’ai pas arrêté les clopes. Un petit oinj de temps à autre ça détend, surtout quand je suis stressé comme c’était le cas ces derniers jours. J’en ai marre de ne rien pouvoir faire, alors j’ai décidé d’écrire. Mais par où commencer ? Mon enfance et ma vie professionnelle on s’est fout non ? Ce qui nous intéresse c’est de parler de moi, en tant qu’homme, de ma vie (d’avant), de mes désirs, de qui j’ai rencontré, de qui j’ai baisé, de qui j’ai été maladivement amoureux non ? Alors pensons à ce qui s’est passé il y a pile un an. Le 22 janvier 2020.

Chapitre 2 : Il y a un an

 

C’était le début des années vingt, j’aimais dire ça car je repensais aux années folles et je m’imaginais en une sorte de Nick Carraway, participant aux somptueuses fêtes de Jay Gatsby. Le champagne allait couler à flot et des filles danseraient jusqu’à l’ivresse sur des musiques endiablées. Un Charleston électro déferlerait, festif et compulsif, colliers de perles et robes à franges, garçonnes et garçons, strobroscope et fumée.

Donc le 22 février dernier, il y a tout juste un an où jour où j’écris ces lignes, je suis sorti rejoindre des potes dans un bar où on se retrouve souvent et où je connais pas mal de monde. C’était un apéro de fin de journée, avant d’aller dîner chez un couple d’amis qui ont une petite fille de deux ans. Je n’étais pas passé chez moi, et avais directement rejoint Lionel et Vincent à notre QG rue Rambuteau. Le temps était relativement doux pour un mois de février. J’avais garé mon scooter en face du bar, et j’étais au téléphone avec Lilia, quand Lionel est arrivé. Lionel est tatoueur, c’est lui qui m’a fait les deux tatouages que j’ai sur l’avant bras et un autre sur le haut de la cuisse droite. C’est un mec drôle avec qui j’ai fait beaucoup de soirées. Il est marié à Jeanne, une fille très jolie, plus jeune que notre groupe, et qui  a beaucoup de patience avec nous. Jeanne travaille à l’organisation d’un festival de musique, qui hélas l’an dernier n’a pas pu se tenir, et qui cette année encore a de forts risques d’être annulé. Elle  boit très peu, ne se drogue pas, mais aime passer des nuits à danser, ce qui m’a toujours surpris, car elle tient bon la route, et souvent plus tard encore que ceux qui prennent des produits pour tenir jusqu’aux afters des dimanches matins. Comment peut-on s’amuser comme elle sans être le moins du monde, comment dire ? Sans l’aide d’aucune substance. Elle est naturellement joyeuse et désinhibée.

Lionel s’approche de moi, me claque la bise, sort son paquet de clopes et me fait signe de la tête me demandant à qui je parle. Je tourne mon smartphone pour lui montrer le nom affiché et avec me regarde avec une grimace d’incompréhension en voyant le nom de Lilia.

Lilia et moi sommes sortis ensemble pendant quelques mois l’an dernier, et ça n’a pas été facile. C’est une fille intelligente, un peu trop intellectuelle pour mes amis avec qui l’entente ne s’est jamais faite. Lionel et l’ensemble de mes potes étaient bien satisfaits le jour où je leur ai annoncé que Lilia m’avait largué, ce qui m’avait attristé, mais ne m’avait pas marqué outre mesure car je n’étais pas amoureux d’elle. J’avais juste été un peu déstabilisé de me faire larguer du jour au lendemain, sans explication vraiment valable. C’était une histoire qui avait eu son charme le temps d’être vécue, et il fallait aller de l’avant.

Je raccroche. Lionel la clope au bec me demande :

­­­–Lilia ? Pourquoi elle t’appelle ?

–C’est moi qui lui avais laissé un message.

–T’es ouf ? Qu’est-ce que tu lui voulais ?

–Rien, je voulais avoir de ses nouvelles.

–T’es pas net comme mec toi. Bon on s’en jette une ?

On entre dans le bar et on commande deux pintes au serveur.

Le Balto est notre point de retrouvailles, ce bar reste ouvert tard, sert des encas à toute heure et il s’y mélange une clientèle d’habitués du quartier, quelques vieux poivrots d’un autre temps, mais beaucoup de gens de nos âges, filles et garçons, gays et hétéros, dans une ambiance conviviale que l’on doit autant au patron Fayçal, qu’aux serveurs qui sont tous cool et amicaux. C’est un lieu mixte entre les Halles et le Marais, ni trop branché ni trop touristique. Il y a des DJ les mercredis, et les vendredis, les pintes sont à quatre euros de dix sept à vingt et une heures. La petite terrasse déploie quelques tables mais la plupart du temps on reste debout le long du trottoir à boire et à fumer, à croiser des visages connus, et passer de groupe en groupe pour discuter. Je trinque avec Lionel.

–Alors ta journée ?

–Rien de bien reluisant, boulot chiant. J’ai passé la journée à compulser des catalogues de dessins dans nos archives, avec un collègue enrhumé qui n’arrêtait pas de renifler.

(Je n’ai pas encore précisé que le temps que je passe à essayer de gagner ma vie tout au long de la semaine, avant de le dépenser en soirées et sorties en tout genre, est consacré à la conception d’expositions pour un grand musée national. Ce n’est pas moi qui décide des artistes ou des thématiques présentées, mais j’ai souvent mon mot à dire sur la scénographie et les techniques à utiliser pour présenter les oeuvres. C’est un travail plaisant, par moments harassant lorsqu’on approche de l’ouverture d’une expo, et plus tranquille sur d’autres laps de temps, me permettant de voyager pour voir ce que proposent les autres musées, ce qui est plutôt cool). Et toi ?

–J’ai passé trois heures à tatouer le dos d’un mec cet aprem, tu sais celui qui voulait un hibou.

–Oh oui, sympa mais relou. Il t’avait apporté un modèle ou c’est toi qui l’as dessiné ?

–Son modèle était trop moche, je lui ai fait une proposition qui lui a plu, mais ça a pris quinze jours avant qu’il se décide. Il faudra deux autres séances pour le finaliser. Tu lui voulais quoi à Lilia ? T’as pas l’intention de la revoir ?

–J’avais un contact à lui demander.

Lionel fait une moue dubitative.

 

Sur ce, arrive Vincent. Il nous claque la bise et jette son sac à dos sur la chaise d’une table qui vient de se libérer et à laquelle on s’installe tous les trois.

–J’en peux plus, j’arrive de Bagnolet, j’ai bossé depuis ce matin sur le montage d’un spectacle avec une bande d’allumés, c’était crevant. J’ai besoin d’une bière.

Il fait un signe au serveur et s’allume une clope roulée.  Vincent est éclairagiste. Il a trente six ans, il est gay, assez bogosse, ce qui lui vaut de nombreuses conquêtes. Il doit coucher avec un mec différent tous les deux soirs, c’est un chaud lapin. Il porte un jean déchiré aux genoux et sur une des cuisses, des grosses sneakers blanches et un perfecto sur un t-shirt vert d’eau. Il a un style simple mais efficace, et un sourire ravageur. Il n’est pas très grand, assez fin et a un gros tatouage sur le cou, que Lionel lui a fait bien entendu. Nous nous connaissons depuis maintenant cinq ans tous les trois, et avec Mickael et Martina nous formons un groupe détonnant.

On trinque. Le ciel est rose au-dessus de nous, la nuit ne va pas tarder à tomber, les lampadaires s’allument, la température est douce, on dirait presque une soirée d’avril.

–Ca y est, nous dit Lionel, j’ai pris mon billet pour Rio, je pars le 25 mars, pour trois semaines !

–C’est super ça, répond Vincent, oh comme j’aimerais pouvoir me casser au soleil !

–Moi je pars à Rome dans deux semaines. Je n’y resterai que cinq jours, mais c’est trop bien, j’ai loué un Airbnb près de la Piazza Navona, je vais retourner au musée du Vatican, j’espère pouvoir visiter le Colisée cette fois-ci, et j’ai une liste de bars énorme !

–Tu es déjà allé à Rome ? Me demande Vincent.

–Oui il y a six ans.

–Ah je me souviens d’un mec là bas…

–Oui ça ! Un mec dans chaque port ? Lilia m’a donné les coordonnées d’une de ses connaissances là-bas, une fille qui travaille dans les arts. Je l’ai appelée, très sympa, elle m’a proposé de me retrouver pour prendre un verre le soir de mon arrivée. Elle va essayer de m’obtenir un rendez-vous avec un mec qui bosse à la Villa Médicis, c’est pour ça que j’ai appelé Lilia tout à l’heure.

–Tu as appelé Lilia ? S’étonne Vincent.

–Et oui, répond Lionel. Enfin, tant que tu nous la ramène pas ici !

–Tu l’aimais vraiment pas.

–Et non. Elle m’a toujours glacé cette meuf. On n’était jamais à l’aise pour parler de ce qu’on voulait quand elle était là. Fallait toujours faire attention à ce qu’on disait. Et oui alors si elle voyait passer un joint !...

–Ok, changeons de sujet.

C’est vrai que Lilia ne s’est jamais intégrée à notre groupe, mais je crois que celui-ci lui faisait peur. Pas facile de trouver sa place quand ton mec a des amis aussi présents. C’était pourtant une fille charmante. Bref, c’est du passé.

–Vous faites quoi ce soir ? Lance Vincent.

–J’ai un dîner tout à l’heure.

–Où ça ?

–Chez Camille et Matthieu.

–Ok, la petite famille invite. Moi j’ai envie de sortir. Tu restes avec moi Lionel ? Qu’est que fait Jeanne ?

–Elle a du boulot ce soir, on peut trainer ensemble, boire quelques coups et aller bouffer une pizza, si tu veux.

–Cool. Après je sors, je suis chaud, j’ai envie de baiser.

Nos bières bues, Vincent se lève, va au comptoir, et revient avec une autre tournée de pintes.

–Hey les mecs, je vais pas trop boire, parce que j’ai un dîner après.

–Oh rabat-joie, vas-y, trinque. A nos vacances !

–Merci Lionel, rétorque Vincent, mais moi, contrairement à vous deux j’ai pas de vacances prévues ! Ah les boules, j’aimerais tellement pouvoir partir un peu !

 

Je finis ma bière, les gars en commandent une troisième, mais je décline, et décide de partir car il est déjà presque dix neuf heures trente et que Camille m’a bien dit de ne pas arriver trop tard pour voir la petite Emma avant qu’elle se couche. Je laisse les gars à leur troisième pinte, (combien en boiront-ils ?), et je reprend mon scooter direction la rive gauche.

Il fait maintenant nuit depuis plus d’une heure, je prends la rue de Rivoli, longe les arcades, arrive place de la Concorde, traverse la Seine, longe les quais jusqu’au boulevard de La Tour Maubourg.

Camille et Matthieu viennent de s’installer dans leur nouvel appartement de cent vingt mètres carrés, avec terrasse. La chance d’avoir des familles fortunées, et des boulots qui payent bien contrairement à moi et la plupart de mes potes. L’immeuble est classique, pierre de taille, porte vitrée avec grille en fer forgé, interphone à caméra. Le hall est vaste, l’ascenseur moderne amène directement dans leur appartement avec le code 1628.

Les parents de Matthieu l’ont aidé à ouvrir son premier restaurant il y a six mois, un concept food fusion très branché, dans le 1er arrondissement, ou je ne suis allé qu’à l’ouverture, n’ayant pas encore trouvé le temps d’y retourner avec des amis. Camille est chef de publicité pour une grande marque de cosmétiques… le luxe à la française. Je les ai rencontrés tous les deux il y a près de dix ans, lors de vacances en Grèce. On s’était retrouvés sur un bateau qui baladait les touristes d’île en île, et on avait rapidement sympathisé autour d’un joint sur une plage, décidant de louer nous-même un bateau le lendemain pour dénicher des lieux vierges de touristes et pouvoir faire du nudisme. On s’est revus sur Paris après ces vacances et Matthieu m’a fait rencontrer son meilleur pote qui est devenu mon boss. On se voit moins maintenant qu’ils ont un enfant, encore moins depuis que Matthieu a ouvert son restaurant, mais pendant quelques années on a pas mal fait la fête ensemble.

 

Camille m’ouvre la porte, elle est pieds nus, et porte une robe d’été, orange, comme si elle allait prendre un cocktail au bar d’une plage. Des cheveux noirs de geai sont coupés en un carré long, elle sourit de ses dents bien blanches et se jette à mon cou.

–Hello mon chéri ! Comment ça va ?

–Bien et toi ? Je ne suis pas trop en retard ?

–Non Emma vient de finir son repas, on va pouvoir jouer avec elle avant que je la couche.

–Matthieu n’est pas arrivé ?

–Oui, il prend une douche rapide. Excuse-moi, j’ai de la crème sur les doigts, j’essaie de cuisiner en faisant manger le monstre, c’est pas évident. Matthieu m’a proposé de ramener quelque chose du restau, mais j’ai préféré cuisiner moi-même, ça le changera.

 

J’entre dans le salon qui fait la taille de mon appartement, c’est simple et chaleureux, pas pompeux du tout, au contraire, on a envie d’y vivre direct. Les deux canapés beige semblent confortables, avec des coussins à motifs colorés, une télé est incrustée dans un mur, table basse design, un mur est peint en turquoise, et une lampe en osier est posée devant, éclairant une affiche californienne. Un grand comptoir fait un lien entre le salon et la cuisine ouverte, des bouteilles suspendues à l’envers aux étagères comme dans un bar, éclairage doux, bonne odeur de curry, des jouets trainent un peu partout sans que ce soit le bazar. Emma est assise sur sa chaise et sourit, une cuillère à la main.

–Hello ma puce, comment ça va ? Elle se marre. Je m’approche pour l’embrasser, elle a le visage recouvert d’une purée jaunâtre, je ne sais dire si c’est de la soupe ou de la compote.

–Tu as fini ? Lui demande sa mère. Et elle lui essuie le visage avant de l’aider à descendre de sa chaise. La petite fille haute comme deux pommes et demie se rue dans le séjour et enfourche un cheval à bascule. Sers-toi à boire me propose Camille. Tu veux une bière ? Du vin ? J’ai une bouteille de champagne.

–Une bière ça ira, gardons le vin pour plus tard.

–J’ai envie de champagne. Tu veux bien ouvrir la bouteille pendant que j’émince mes panais ?

Elle sort a bouteille de Perrier Jouet du frigo et me la tend, je m’exécute. Elle prend deux coupes.

–Tu m’accompagnes ?

–Bien sûr.

–T’es venu direct de ton bureau ?

–Non, je suis passé au Balto prendre une bière avec deux potes. Et toi tu as repris le boulot ?

–Je reprends la semaine prochaine, j’ai à la fois hâte et en même temps ça e fait peur.

–Vous avez trouvé une nounou ?

–Garde partagée. Ca va être folklo quand ce sera notre tour ! Matthieu va prendre ses mercredis pour garder les trois gamins. Ca promet.

 

Sur ce, Matthieu arrive, surfeur californien sur fond turquoise, il est torse nu, en short. Il vient m’embrasser.

–Je sors de la douche, excuse-moi. J’enfile un tee-shirt et je reviens. Champagne ? Je comptais vous faire un cocktail.

–Va pour le cocktail après le champagne. Alor comment ça se passe au restau ? J’ai lu un super article sur je ne sais plus quel magazine, c’était élogieux.

–Ca se passe bien, oui, c’était dans GQ non ?

–Oui c’est ça. Je sais pas comment je me débrouille, mal obviously, j’ai pas encore réussi à venir dîner un soir. La fois où je pouvais, j’étais avec des amis, et c’était complet, je m’y suis pris trop tard.

–Tu aurais dû m’appeler, j’aurais peut-être pu me débrouiller pour toi.

–J’ai pas voulu te déranger, tu dois avoir tellement de boulot.

–C’est vrai que c’est du délire, on est pleins tous les soirs, c’est pas évident à gérer, mais bon, je vais pas me plaindre, loin de là.

–Je viendrai après mon voyage à Rome.

–Tu vas à Rome ? Oh la chance ! Quand ?

–Je pars dans quelques jours. A mon retour, promis, je viens dîner.

 

Emma vient me montrer ses peluches, un âne et une mouette qui a l’air d’avoir la gueule de bois. Je joue avec elle cinq minutes, puis son père vient la chercher. Il ne lui faudra que cinq minutes pour accompagner la petite fille dans la chambre, l’enfant ne dort pas encore, mais elle reste calme dans son lit à barreaux, avec son doudou, babillant, et nous laissant à notre soirée entre adultes. Matthieu a envie de son cocktail, alors il sort des verres en forme de bambous et fait son mix dans un shaker, découpe des fruits et les mélange avec du rhum et je ne sais quoi. Je vais être bourré. Il fait chaud dans leur appartement, alors on sort siroter sur la terrasse en fumant un joint, vue sur la tour Eiffel qui scintille, il est vingt et une heures. Puis nous retournons dans le salon et commençons à manger. Le repas est très bon, un curry de poulet avec légumes, une salade avec des agrumes, une Pavlova faite par Matthieu, aux fruits de la passion, lune des spécialités de son restaurant. On parle de nos boulots, de nos prochains projets de vacances, de Rome où je vais aller dans dix jours et où ils sont allés il y a deux ans, juste avant l’accouchement, ils me demandent si je vois quelqu’un en ce moment, je leur répond que non, pas spécialement, et puis un sujet entre dans notre conversation, on en a entendu parler aux infos à la télé et sur le net, un virus chinois à cause duquel une ville de plusieurs millions d’habitants a été mise en quarantaine.

–Scénario catastrophe digne d’un film, lance Matthieu.

–Ca ne peut arriver qu’en Asie !

–Les infos ne parlent que de ça depuis deux semaines, dit Camille. Et le virus semble commencer à s’exporter dans d’autres régions du monde, notamment en Italie.

–je ne pense pas qu’il faille s’inquiéter outre mesure, ils disent que c’est une sorte de grippe, j’en ai eu une il y a deux ans, ça m’a cloué au lit quelques jours, c’est tout.

–Mais là, apparemment, beaucoup de malades en meurent, rétorque Camille.

–T’es sûr que tu vas partir en Italie ? Me demande Matthieu.

–C’est pas risqué ?

–Mais non, c’est en Lombardie qu’ils ont décelé des cas, pas à Rome.

Cependant, au fond de moi, je commence un peu à flipper. Et si c’était vraiment grave ?

 

Je suis légèrement chancelant lorsque je reprends mon scooter à une heure du matin, avec tout l’alcool que j’ai bu. Camille et Matthieu me font un au revoir de la main depuis leur balcon, le retour dans la nuit glaciale me permet de rester éveillé. Une fois chez moi, je m’écroule sur mon lit, en ayant eu juste le temps de me déshabiller. Je m’endors comme un loir en maudissant devoir me lever tôt au matin. Je ne me doutais pas que bientôt je ne pourrai plus aller au bureau, confiné que je serai.

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a un an tout juste notre gouvernement prenait une résolution sans précédent dans notre histoire moderne. Il décidait de confiner la population entière pour une durée d’un mois qui serait renouvelée pour faire face à un virus qui se déployait à grande vitesse à travers le monde et faisait des milliers de victimes. Il y a un an et une semaine, je revenais de Rome, où j’avais passé quelques jours superbes, fait de belles rencontres, avant de m’enfermer dans mon appartement, seul. Je n’avais pas eu la chance de pouvoir fuir Paris comme certains l’ont fait, rejoignant une maison de campagne pour passer cette crise sans précédent. Du jour au lendemain tout avait fermé, restaurants, bars, écoles, boutiques, cinémas. Et il en a été de même dans la plupart des pays du monde, arrêtant une bonne partie de l’économie de la planète, plongeant les grandes villes dans un silence angoissant. C’était il y a un an. Pile. On croyait naïvement qu’au bout d’un mois ou deux on serait sortis de cette crise… Hier soir notre Premier Ministre a de nouveau annoncé le confinement de Paris et sa région pour une nouvelle durée d’un mois. Le troisième confinement depuis le début de la crise. Cette fois-ci j’ai pu m’échapper, fuir la ville désertée et devenue insupportable. Je me suis enfui chez mes parents, en Provence. Là où pour l’instant, la population n’est pas immobilisée. Là où je pourrai sortir me promener dans la forêt, marcher, faire du VTT. Me sentir un peu plus libre.

Chapitre 3 : mars 2020 : Arrivée à Rome

 

Je m’étais demandé toute la semaine si j’allais partir ou pas. Depuis quinze jours les infos étaient bloquées sur le virus chinois qui se nomme désormais Coronavirus. Il touchait désormais toute l’Europe et l’ensemble des pays du monde. L’Italie était le pays le plus touché, -Ah tiens, bonne idée de partir en vacances à Rome !- mais c’est en Lombardie que l’hécatombe a commencé. Les défilés de la Fashion Week milanaise ont été annulés, peu à peu tout a fermé dans le nord du pays, les écoles, les universités, maintenant les restaurants et cinémas. C’était assez stressant, mais à ce moment là, nous n’étions pas vraiment impactés en France. Cependant, c’était la plaisanterie favorite de mes collègues qui dès qu’ils entendaient quelqu’un tousser quelqu’un criaient « Corona !», je trouvais cela stupide. Et oui, un virus qui a le nom d’une bière, ça paraît un bon canular. Mais bon, la ministre de la santé était sereine, tout allait bien chez nous. A Rome tout allait bien aussi, il n’y avait pas de cas répertorié, ce qui était assez incroyable à la vue des restrictions qui avaient été prises dans le nord. Le virus ne circule pas avec les voyageurs ? Milan venait d’être mise en quarantaine, en une journée, les habitants s’étaient sont rués vers les gares pour quitter la ville, les images étaient impressionnantes. Que faire alors ? Les autorités disaient qu’il n’y a pas de danger à voyager, alors j’ai décidé de partir.

Flashback :

Je n’avais jamais vu l’aéroport de Roissy aussi vide. Nous ne sommes que quarante dans l’avion, mais l’hôtesse me rassure, c’est le meilleur moment pour partir à Rome. Il y aura peu de touristes, le temps prévu est magnifique, ce sera un vrai bonheur. A l’arrivée à l’aéroport Leonardo Da Vinci, notre température corporelle est testée par une caméra infrarouge. Rien à signaler. Je prends un train qui m’amène Trastevere sur les bords du Tibre. Il y a peu de monde dans ce train de banlieue. Le ciel est d’un bleu limpide, ce qui fait un bien fou, Paris étant toujours dans la grisaille. L’appartement que j’ai loué est simple mais typiquement romain, avec un petit balcon donnant sur les toits de la ville. Le mec qui me le loue me reçoit portant un masque chirurgical, il me dit qu’il fait attention car il est asthmatique. Bref, il me file les clefs, m’indique un petit supermarché à côté et me montre comment fonctionne le hammam de sa salle de bains. Comme j’ai faim et qu’il est près de treize heures, je sors arpenter les ruelles et trouve rapidement une pizzeria avec une terrasse ensoleillée. Le spot idéal pour déjeuner. Je chausse mes lunettes de soleil et passe ma commande à la ragazza. Un spritz est obligatoire, la pizza, simple, fine et croustillante est un régal. Je me laisse tenter par un tiramisu qui s’avère être le meilleur que j’ai jamais mangé, servi sur un café chaud. Puis je déambule dans les rues, me dirigeant nonchalamment vers la fontaine de Trevi, où en effet, il n’y a que très peu de monde, je vais vers le Panthéon où je me souviens d’avoir aimé prendre un ristretto sur la place. Il y a un peu plus de monde, mais je trouve sans problème une table au soleil face à l’édifice antique visité par les quelques touristes. Le reste de l’après-midi s’étire lentement entre promenade, lèche-vitrines, jusqu’à la Trinité-des-Monts.

 

En fin de journée, j’envoie un SMS à Paola, l’amie de Lilia qui me donne rendez-vous dans un bar sur l’autre rive. C’est un quartier jeune, populaire, que je ne connaissais pas. J’ai le temps de repasser à l’appart me changer, prendre une douche, le hammam sera pour demain, et je me dirige vers le Tibre avec l’aide me Google.

Des boutiques de fripes, des bars et des restaus se succèdent. Celui où je la retrouve est à l’angle d’une place, et la formule est très sympa. Tu paies ton verre quinze euros, le deuxième sera à moitié prix et tu as accès à volonté à un comptoir d’antipasti hallucinant. On peut facilement dîner pour pas cher dans ce bar. Un régal : des petites mozzas fumées, de la bonne charcuterie, des légumes grillés, du poulpe, des parts de pizze, des foccacie…

Paola travaille à la mairie de Rome, aux affaires culturelles. C’est une jolie brune d’un mètre soixante dix à vue de nez, la trentaine, elle porte une robe rétro bleue, un manteau léger car il ne fait pas froid en ce soir de début de mars. Ses cheveux sont ondulés, soyeux. Elle est assise à une table lorsque j’arrive, une cigarette à la main, son sac Valextra posé sur la chaise qui m’est destinée. Elle me fait signe de la rejoindre, je lui ai dit que je porterais une casquette rouge, elle m’a repéré directement.

–Josh ? Ciao !

–Paola, piaccere.

–je parle français. Et anglais, c’est comme tu préfères.

–Français alors, mon italien est très scolaire, je le regrette, j’aimerais parler mieux mais je n’ai pas souvent l’occasion de pratiquer. Magari, qualche parole.

–Tu es à Rome pour combien de jours ?

–Jusqu’à lundi.

–Tu es déjà venu ?

–Oui, il y a maintenant quelques années, tu vas trouver ça normal, et banal, mais j’avais adoré la ville, et j’avais très envie d’y revenir depuis.

–Tu n’as pas eu peur de venir en Italie ? Avec ce Coronavirus...

–Non, je suis un aventurier. Elle sourit, elle est jolie. C’est vrai qu’il semble y avoir peu de touristes.

–C’est la première fois de ma vie que je vois la ville aussi vide. D’un sens ça fait du bien, on se réapproprie notre cité. Tu vas te régaler à arpenter les rues. Tu as prévu des visites ?

–Oui, demain, je voudrais faire un tour des églises, ne ris pas, je sais il y en a trop, mais j’ai une liste de quelques unes qui recèlent des trésors que je veux découvrir, je n’ai jamais vu le Moïse de Michelange ! Samedi j’ai mon billet pour visiter le Vatican. J’ai pris un guide. Je vais aussi essayer d’aller à la galleria Colonna, et si cela est possible, la Villa Medici.

–Matteo Giorgione. Je l’ai prévenu de ton arrivée, il attend ton coup de fil. Appelle-le de ma part demain, il te recevra avec plaisir. Tu verras il est très sympa. Et bel’uomo anche.  Elle fait signe au serveur. Tu préfères un Spritz ou du vin ? Moi je rends du vin, ils ont un très bon Montepulciano. 

–Va pour le Montepulciano.

–Una bottiglia per favore. On n’est pas pressés ?

J’acquiesce. Elle me sourit, son regard est malicieux.

–Tu habites dans quel quartier ?

–Oh pas loin d’ici. C’est mon quartier. J’habite ici depuis mon arrivée à Rome il y a sept ans. Je suis venue pour mes études, je partageais un appartement avec une copine, puis quand j’ai pu prendre mon propre appartement, j’ai voulu rester Trastevere, je me sens chez moi ici.

Son accent lorsqu’elle parle français est ravissant. Elle me fait penser à Monica Bellucci.

–Je ne connaissais pas. C’est sympa, vivant. Jeune.

–C’était le quartier populaire avant, maintenant, c’est devenu, comment vous dites ? Bobo ?

–Oui.

–Mais quand même ça reste un lieu festif, simple.

–Oui, pas comme certains quartiers de Paris qui sont devenus snobs à cause des trentenaires friqués.

–Toi, tu n’as pas de fric ?

–Juste assez pour vivre correctement et ne pas être dédaigneux.

Elle sourit, et se recule dans sa chaise. Elle me regarde, toujours avec sa malice. Le serveur revient avec la bouteille, lui fait goûter le vin, puis rempli les deux verres.

–Va te servir des antipasti au comptoir. Tu vas voir, c’est un régal, j’irai après toi.

Je me lève donc et me dirige à l’intérieur du bar où se trouve le fameux comptoir. Je remplis une assiette de divers amuse-gueules, tous plus appétissants les uns que les autres, je commence à avoir faim. J’en prends suffisamment pour que nous puissions les déguster ensemble. Elle fume une deuxième cigarette lorsque je la rejoins, j’en prends une dans la poche de ma veste, et l’accompagne, goûtant le vin qui est délicieux.

–C’est étonnant comme nom Josh pour un français. Tu as un parent anglais ?

–Mon père est américain. J’ai grandi à Paris, puis j’ai vécu dix ans à New York avant de revenir en France.

–Ah New York, je n’y suis allée qu’une seule fois, c’est tellement incroyable. Tellement différent d’ici. Surtout pour quelqu’un qui a grandi dans un village.

–Tu es originaire d’où ?

–Un petit village du Piémont que personne ne connaît sauf si tu es amateur d’amaretti, car c’est là que les biscuits originaux sont fabriqués.

–Et quel est le nom de ce lieu ?

–Mombaruzzo.

–C’est chantant. Ca se trouve où ?

–Entre Gênes et Milan, près de la ville de Asti. C’est un petit village sur le sommet d’une colline, entouré de vignes sur toutes les pentes. C’est très joli, les clochers des églises se découpent sur le ciel en haut de la colline, et depuis le tertre on surplombe la vallée et ses quarante villages. Quand j’étais enfant je m’y plaisais, je ne connaissais rien d’autre. Je jouais dans les rues, dans les bois où on faisait des cabanes avec mes copines, la nuit il y avait plein de lucioles, on partait leur courir après, c’était comme un conte de fées, tu sais quand la magie tombe sur la princesse. On était libres, il n’y avait pas de danger. On allait dans les fermes chercher les œufs, caresser les bœufs, traire les vaches, puis adolescente, je ne supportais plus de voir toujours les mêmes vieux assis le soir sur les bancs au bord des rues, les seules boutiques du village mis à part la boulangerie, la boucherie et la fabrique de biscuits, étaient le bar où on ne trouvait que des vieux paysans qui venaient boire leur propre vin après leur journée de labeur, et le bazar de Yola.

–Un bazar ?

–Oui, une petite boutique qui vendait un peu de tout, et qui était tenue par une femme de paysan et sa fille Anna. Je passais beaucoup de temps dans cette boutique, Yola m’a appris à coudre, à tricoter. Elle me gardait mes Barbie, c’était un peu une deuxième maison, c’était une femme très douce.

–Mon grand-père avait un bazar comme ça je crois, c’était en Provence. J’y allais l’été en vacances. J’adorais ce magasin. Et tes parents ?

–J’ai perdu ma mère quand j’avais six ans.

–Je suis désolé.

–Et mon père, devine ? Mon père avait la fabrique d’amaretti. Les meilleurs du monde. Les Amaretti Moriondo !

–Je ne sais pas si j’en ai déjà mangé.

–J’en pouvais plus des amaretti. Mais maintenant je suis toujours contente quand je reçois en colis postal une boite rectangulaire. C’est ma madeleine de Proust ! Alors à seize ans, je profitais  d’aller à Milan faire les livraisons avec mon père, je le laissais faire sa tournée et moi, j’allais dans les boutiques, je visitais les musées. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de faire de l’histoire de l’art. D’abord à Milan, après ma maturità au lycée de la ville d’Alessandria, le bac c’est ça ?

–Oui, en France c’est le baccalaureat.

–Et voilà, après je suis venue à Rome, puis je suis entrée à la Mairie, et voilà. Mais je parle, je parle, et toi ? Parle-moi de toi.

Je parle donc de moi, de mon enfance, de ma vie, pendant qu’elle picore dans mon assiette. On boit une deuxième bouteille, fume quelques cigarettes, la terrasse s’est remplie, on se ressert des assiettes, on discute de son travail, du mien, de Lilia qu’elle ne connaît que peu, mais qu’elle avait appréciée, puis elle me propose de marcher un peu, car elle commence à être un peu pompette. On se lève, je règle l’addition, et on  arpente les ruelles d’abord pleine de monde, de jeunes étudiants qui boivent des bières et dansent sur une place, puis plus calmes avec des gens attablés ou déambulant, jusqu’à ce qu’on se retrouve seuls au pied d’un immeuble ancien, dans le noir d’une impasse.

–J’habite ici.

Je sens l’opportunité, elle n’a pas l’air d’avoir envie de me quitter. Je lui souris, elle s’adosse à la lourde porte en bois. Je m’approche d’elle, son visage est accueillant, je pose mes lèvres sur les siennes, sa bouche s’entrouvre et accueille mon baiser. Celui-ci est sensuel, je la sens s’abandonner, glisser contre mon corps. Elle me regarde, passe un doigt sur sa bouche en souriant, incertaine de la bienvenue de ce qu’elle va dire. Elle sourit. Puis relève ses yeux vers mon visage.

–J’ai envie de toi. J’ai envie de faire l’amour avec toi.  Je lui souris à mon tour. Mais ce ne sera que du sexe reprend-t-elle. Elle attend ma réaction.

–Ok. Ma réponse est on ne peut plus courte ce qui la déconcerte un tant soit peu. Elle hésite puis reprend.

–On baise mais après, je préfère dormir seule.

Surpris par cette proposition pas si courante de la part d’une femme, je lui souris et lui redonne un simple : Ok.

–J’ai envie de me donner à toi. Que tu me possèdes. Elle m’embrasse à son tour, glissant sa main entre mes cuisses et me dit : Viens.

Elle appuie sur un bouton, et la porte s’ouvre sur une cour aux silhouettes noires de palmiers en pots. On monte un escalier extérieur et au premier étage, se trouve l’appartement qu’elle ouvre. Elle n’allume pas les lumières, laisse choir son manteau qui tombait déjà sur ses épaules, et me guide de sa main vers la chambre à coucher. Là sur un grand lit blanc, elle s’assoit après avoir rapidement laissé tomber sa robe. Dans la pénombre son corps se découpe sur le drap blanc, elle ne porte plus qu’une culotte de dentelle et un soutien gorge qu’elle défait et jette au sol. Elle me regarde avec envie, je laisse tomber ma veste, enlève ma chemise, défait les boutons de mon jean. Elle me tend la main, je la rejoins sur le lit et on s’embrasse. Je caresse ses seins dont les pointes sont dures, glisse mes mains sur ses hanches, elle prend mon sexe et le dirige vers le sien. Elle est chaude, tendre, nous faisons l’amour avec fougue et délicatesse, et après avoir joui, quelques minutes après, alors qu’elle est alanguie sur le bord du lit, je me lève et ramasse mes affaires.

–Grazzie, me dit-elle. Ci rivediamo, avant que tu repartes. Tu me diras comment se sera passé ton rendez-vous avec Matteo.

–Ciao.

Je sors dans la nuit claire. Google m’aide à retrouver mon chemin jusqu’à mon appart, je m’endors directement, jusqu’à onze heures.

Chapitre 4 : Rome deuxième partie :                                                               

 

Ce sont les cloches de Sant’Andrea della Valle qui me réveillent. Le ciel est encore d’un bleu limpide, et le soleil inonde la chambre. Je me prépare un café à l’aide de la Bialetti que je fais bouillir sur la cuisinière, et sors le boire sur le balcon. J’adore l’odeur du café le matin. Un chat roux arrive par les toits, me regarde et miaule. Je n’ai rien à lui donner, mais lui fais signe de venir. Peu farouche, il saute sur le balcon et vient ronronner à mes pieds, se frotte contre ma jambe tandis que je le caresse. Il ne faut pas que je perde trop de temps, je prends une douche et enfile mon jean et mes sneakers, un pull suffira avec ce beau temps. Sur le devant d’un kiosque à journaux est inscrit en première page du Corriere della sera : Virus chiusa la Lombardia. Comme j’ai encore envie d’un café je m’arrête piazza Navona face à l’une des fontaines, et là, attablé au soleil, j’envoie un message au contact que m’a donné Paola hier soir. Deux minutes après, je reçois un appel de la personne en question. Matteo a une voix joviale, et plutôt jeune. Il me dit qu’il est très pris aujourd’hui, il part demain dans le sud car la situation devient critique à Rome et qu’il préfère partir chez ses parents qui habitent au bord de mer si jamais le gouvernement décide de tout fermer comme ils l’ont fait dans le nord. Il peut me recevoir dans une heure, ce sera sa seule disponibilité. Je lui réponds que je ne veux pas l’importuner s’il a une journée chargée, mais il insiste, il est juste désolé de ne pas pouvoir m’accorder plus de temps. Je lui réponds que je suis piazza Navona et que je peux tout à fait être à la Villa dans une heure. Parfait. Je règle mon café et me mets en route.

 

Je retourne à la Trinité-des-Monts dont je monte les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la Villa et me rends compte que je n’ai pas pris le chemin le plus court, j’arrive donc en retard à mon rendez-vous, stressé et éreinté car j’ai marché vite. Matteo m’attend devant l’entrée de la Villa. Il doit avoir quarante ans, brun, barbu, vêtu d’un polo Lacoste sport et d’un jean, il a un large sourire mais regarde sa montre. Je lui demande de m’excuser pour mon retard, il me sourit, me fait passer la sécurité avec son badge et nous voilà dans les coulisses de l’Académie de France. Il travaille à la programmation culturelle des expositions depuis cinq ans et m’explique qu’il a créé des événements artistiques, les jeudis de la Villa, et l’Art Club. Il me fait faire un tour des locaux, m’expliquant son travail, me parle des résidences dont peuvent bénéficier des artistes -je pourrai visiter les parties publiques après notre rendez-vous- je lui parle un peu de mes actions au musée pour lequel je travaille, il est à l’écoute, toujours souriant, et disponible, mais je le sens pressé. Après un tour rapide, il me propose de faire un dernier point dans son bureau car il ne lui reste plus qu’un quart d’heure. Il me demande si je suis français ou américain, question qui revient toujours, puis me coupe, me disant qu’il regrette de n’avoir que si peu de temps à m’accorder ici, mais, après avoir hésité deux secondes, m’informe qu’un de ses amis organise ce soir une soirée chez lui, et que si je veux bien l’y rejoindre, on pourrait continuer notre discussion dans un cadre moins formel. Surpris agréablement, j’accepte. Ce sera simple me dit-il, ce n’est pas une « soirée mondaine» juste une petite fête entre amici. Il y aura du vin et de la bière. Tu n’as pas besoin de t’habiller chic me dit-il. Ce sera cool. Il me donne l’adresse et l’heure du rendez-vous, vers vingt et une heures. On se serre la main, et il me quitte ayant des tonnes de dossiers à terminer avant ce soir.

Je flâne un peu dans les jardins, puis je quitte la villa et vais manger un panino sur la terrasse d’un petit restaurant qui surplombe la ville. Il est quinze heures lorsque je me remets en route, je vais visiter San Pietro in Vincoli pour découvrir le Moïse de Michelange, puis je vais voir l’extase de Ste Thérèse du Bernin à Santa Maria della Vittoria. Je retourne à l’appartement à dix huit heures et me pose un moment sur le lit avant de faire fonctionner le hammam de la salle de bains. Un régal. Je me détends dans la buée chaude en écoutant de la musique sur une enceinte que j’ai branchée dans la salle de bains.

Vingt heures. Je ressors et vais boire un spritz piazza del Fico, dans un quartier animé proche de la piazza Navona. L’adresse de la soirée est proche, je ne souhaite pas être dans les premiers arrivés et je veux être certain que Matteo y sera déjà. Je compte donc m’y rendre aux alentours de vingt deux heures. Je profite donc de cette soirée douce, attablé sur la place. Un groupe de musiciens boit des bières à côté de moi, ils rient et parlent fort. Ils lèvent leur verre et me proposent de trinquer avec eux, ils sont à Rome pour un concert le lendemain, me donnent un flyer et insistent pour que je vienne les écouter. Ils sont sympas, je leur promets de venir, ils doivent bien se douter que ce ne sont que des paroles de politesse, mais sait-on jamais. Ils m’offrent une bière, on rit, ils viennent du nord, je leur demande comment ça se passe là-bas, ils ne sont pas sûrs de pouvoir rentrer chez eux après leur tournée. Heureusement la semaine prochaine ils vont du côté de Naples, dans le sud ça va. Il est vingt deux heures quinze quand je me décide à partir, on se fait un check et je me dirige vers la via dei Coronari. La musique se diffuse dans la rue depuis une fenêtre du troisième étage, pas mal de monde sur un balcon, ça a l’air bon enfant. Je sonne, la porte s’ouvre, je monte les escaliers, un couple descend en s’engueulant, la porte de l’appartement est ouverte, je la pousse et me retrouve face à une Drag d’un mètre quatre vingt cinq, barbue et pailletée qui me dit :

–Ciao Amore ! Entra, t’aspetavamo ! Comme si elle me connaissait ! Elle s’approche de moi et me fait deux bises dans les airs. Elle me tape les fesses et me dit d’aller au bar qui est dans la pièce du fond. Je me glisse au travers d’une population hétéroclite que j’aime bien, il y a des gays, des lesbiennes, une jolie blonde vénitienne vient vers moi et me fait la bise.

–Ciao mi chiamo Patrizia.

–Josh, piacere.

Elle me demande si j’arrive juste car elle ne m’avait pas encore vu, je lui réponds que oui, que j’ai été invité par Matteo, mais elle ne semble pas savoir de qui je parle. Je prends une bière et aperçois Matteo qui parle à un mec. Il me fait signe de le rejoindre et sans aucune formalité, à son tour me claque une bise en me souhaitant la bienvenue.

–Je te présente Marco, c’est son anniversaire. C’est chez lui ici.

–Buon compleano !

–Grazie, à ta santé. Il tape sa bière contre la mienne et me fait une bise à son tour.

–C’est sympa ta soirée. Tu as beaucoup d’amis.

–Oui beaucoup sont comédiens comme moi.

–Ah c’est cool ça, j’ai pas mal d’amis comédiens à Paris. Théâtre ?

–Je fais surtout du théâtre, oui. Un peu de séries télé, mais c’est le théâtre que j’aime.

–Tu as une pièce en ce moment ?

–Oui, une création d’un jeune auteur, c’est écrit à partir d’extraits de textes de Pasolini.

–Et on peut voir ça en ce moment ?

–La première aura lieu dans une semaine, on croise les doigts pour que ça puisse se faire, on a peur que tout ferme comme dans le nord à cause du virus.

Matteo s’est éloigné pour parler à une fille mais jette des regards vers moi de temps à autre, ce que je trouve sympa. Il doit avoir peur que je m’ennuie si je me retrouve seul. Il se rapproche de Marco et moi pour revenir dans la discussion, et après quelques échanges, Marco est interpellé par un groupe de personnes qu’il rejoint et avec qui il reprend une bière. Leur groupe se met à danser.

–Alors cette journée romaine ? Tu as fait des visites ?

Je lui raconte ma journée, et celle prévue demain au Vatican.

–Tu pars demain c’est ça ?

–Oui j’ai un train à midi. Je vais passer les quinze prochains jours dans ma petite maison  près de Anzio. C’est au sud de Rome. Je serai au bord de mer, ce sera tranquille pour avancer mon travail. Un peu de solitude me fera du bien. Tu reprends une bière ? Ou autre chose.

–Volontiers. Nous nous dirigeons vers le bar, une table dressée sur laquelle sont posées des tas de bouteilles. Des bières dans des seaux de glace, du gin, du whiskey, du rhum. On se sert des bières, on trinque. Matteo me présente quelques personnes, des filles, des garçons tous exubérants et joyeux, on danse un peu, la musique est bonne, une alternance de pop actuelle et de vieux tubes italiens des années quatre vingt.

–Désolé pour ce matin, j’avais une journée de fou, et je regrettais de ne pas pouvoir t’accorder plus de temps. S’il y a des sujets en rapport à mon travail dont tu veux parler…

–Pas vraiment. Désolé, je ne veux pas paraître impoli, c’était sympa de ta part de prendre ce moment pour me faire visiter les « coulisses » de la Villa et de me parler de ton boulot, mais ce dont j’avais surtout envie c’était de rencontrer de vrais romains, de m’immerger dans la ville pour ne pas être un simple touriste, et là c’est parfait. Merci de m’avoir invité.

–Tant mieux, je t’avoue que je n’ai pas trop envie de parler boulot ce soir, j’ai surtout envie de me détendre, m’amuser, de déstresser. Ca faisait un moment que j’avais pas participé une soirée comme ça. Tu sais, c’est souvent des cocktails, des soirées où je dois garder une certaine contenance.

–Oui je vois ça.

–Je te connais à peine mais bon, je peux être franc avec toi, J’ai envie de danser et de boire, quitte à avoir mal au crâne demain !

–Buvons alors ! Tu sais c’est souvent comme ça mes soirées à Paris.

–J’aime bien Paris, c’est assez festif comme ville. Tu vis seul ? Pardon, je veux pas être indiscret.

–Tu ne l’es pas. Oui je vis seul, en ce moment, j’ai eu une copine l’an dernier, ça a duré quelques mois, je l’aimais bien, mais j’étais pas amoureux, puis c’est elle qui m’a largué. De toute façon, j’ai jamais su être fidèle, sexuellement. J’aime profiter de chaque opportunité. Les surprises de la vie. Je crois pas que je sois fait pour être en couple.

–Je comprends. Moi aussi j’ai du mal à être fidèle. Je suis gay. Tu t’en doutais ?

–Pas vraiment. Peut-être un peu, en fait je trouve ça chiant les étiquettes.

Il sourit. Une fille qui pourrait être la petite soeur de Monica Belluci vient s’accrocher à son cou.

–Amore, lui dit-elle lançant un regard langoureux en même temps qu’elle penche sa tête et sa chevelure soyeuse sur un côté de son visage. Elle me regarde. Chi è questo bel ragazzo ?

Matteo me présente.

–Ma, un americano ! Where are you from ?

Je lui réponds que je vis à Paris et que je suis à moitié français. Elle nous regarde l’un puis l’autre, charmante mais pas très subtile, cependant terriblement sexy, comme si elle s’immisçait au milieu d’un couple. Elle me demande d’une voix suave qui me fait encore plus penser à Monica :

 –Je peux te l’emprunter un moment ? Je te le rends tout de suite.

Un peu gêné, Matteo s’éloigne avec elle, il se retourne et me fait un signe voulant dire qu’il est désolé du quiproquos. Je ris.

Un peu plus tard, tandis que fume une cigarette à une des fenêtres, un jeune blond à l’allure de surfeur californien vient me proposer un joint. J’accepte et le fume avec lui. J’ai perdu Matteo depuis un moment, mais je me sens bien dans cette fête, les gens me parlent facilement, sans trop poser de questions sur ma vie, je déteste les soirées où tu ne fais que passer de l’un à l’autre pour redire à chaque fois ce que tu fais comme boulot, où tu habites, et si oui ou non tu es marié.

J’en suis à cinq bières, six clopes et deux joints quand je commence à avoir envie de pisser, je me dirige donc vers le couloir à la recherche des toilettes. Une fille m’indique une porte à droite.

–C’est là. J’ouvre la porte, oups, c’est occupé. Matteo est à l’intérieur avec deux autres personnes, un mec et une fille. Il m’aperçoit et me tire par la main pour me faire entrer. Je les regarde, pas trop surpris, j’ai l’habitude de ce type de situation. La fille est en train de sniffer, le mec me sourit et me propose une ligne. Je regarde Matteo qui semble déchiré, et lui sourit, puis je m’accroupis devant la cuvette dont la lunette est abaissée, et sur laquelle trois lignes de poudre sont tracées. Le mec me tend une paille, je sniffe la ligne en deux temps, une moitié dans chaque narine, puis me relève. Le gars prend sa ligne, puis c’est au tour de Matteo, pendant que les deux autres sortent. Matteo se relève, essuie son nez et me regarde en souriant.

–Je suis venu pour pisser lui dis-je. Il rit.

–Vas-y. Mais il ne sort pas. Alors je relève la lunette des toilettes, défais mon pantalon, et commence à pisser. Matteo me regarde toujours. Je comprends son manège. Ce n’est pas la première fois qu’un mec a envie de moi, et lui, m’a clairement dit qu’il est gay. Je n’ai aucun problème avec ça. Je lui souris et me tourne vers lui. Il s’approche alors de moi mais à ce moment-là la porte s’ouvre et entre Patrizia. Sans même nous remarquer, elle fonce vers les toilettes, soulève sa jupe, baisse sa culotte et s’assoit sur la cuvette dont je n’ai pas tiré la chasse. Matteo prend ma main et m’entraîne dans le couloir.

–Une autre bière ? J’ai envie de danser.

L’ambiance est survoltée, tout le monde saute en l’air aux sons électriques. Nous dansons, nous buvons, nous rions, Patrizia est complètement bourrée, la sœur de Monica danse maintenant contre moi, d’une manière très suggestive, ce qui fait rire Matteo qui se rapproche à nouveau de moi au milieu des danseurs et me donne un baiser. Je me laisse faire. Nous dansons encore un moment, puis il me dit :

–Viens.

Il m’attire en dehors de l’appartement, vers les escaliers que nous descendons, dans la pénombre. Arrivés dans le hall d’entrée, dans l’alcôve que forme le dessous de l’escalier de pierres, il me plaque contre le mur, m’embrasse, puis se met à genoux et défait les boutons de mon jean. Un quart d’heure après, je me retrouve dans la rue, il est quatre heures du matin, je suis claqué une fois de plus. Je dois me lever à neuf heures pour être au Vatican à dix. Ca va être dur. Sur le lit je repense à ces deux premiers jours à Rome. Une belle fille élégante qui se donne à moi sur des draps blancs, une autre à la danse lascive, et Matteo. Quelle vie de débauche ! Je souris, content de cette vie qui est la mienne, et m’endors come un bébé.

 

C’était ma deuxième visite du Vatican. Je ne peux envisager d’aller à Rome sans retourner à la Sixtine. Cette fois-ci je suis monté sur le dôme de Michelange, j’ai surplombé la ville ensoleillée, et le baldaquin depuis l’intérieur de la coupole m’est apparu tout petit. Il pleuvait lorsque je suis ressorti via della Concilliazione. Une petite ondée laissant derrière elle un superbe arc-en-ciel au-dessus du château Saint-Ange. Le lendemain le Vatican et tous les musées nationaux ont fermé. C’était le dimanche dix mars, je n’ai pas pu visiter le Colisée, ni la villa Aurea. Le soir, je suis retourné dans le quartier du Trastevere, j’ai envoyé un message à Paola, mais celle-ci ne m’a pas répondu. J’ai reçu un selfie de Matteo qui était sur une plage, mais c’est moi qui ne lui ai pas répondu. Les bars ont eu l’interdiction de servir à table ce soir là, les gens restaient donc dehors sous la pluie leur bière à la main, il n’y avait que peu de monde dans les rues de ce fait. J’ai dîné dans une petite trattoria, et je suis rentré tôt.

Aux infos ce soir-là, le présentateur a annoncé que le lendemain tout fermerait dans le sud de l’Italie, le virus ayant trop progressé. La une du Corriere le lendemain pendant que j’attendais le taxis pour l’aéroport indiquait : Ora è chiusa tutta l’Italia. J’ai pris mon vol retour pour Paris, celui-ci était complet. Le lendemain, l’aéroport de Rome fermait. Une semaine après, le gouvernement français instaurait le premier confinement, dans la stupeur et l’angoisse générale. Le virus s’était propagé à l’échelle de la planète entière, et peu à peu tous les pays du monde se sont confinés à différents niveaux. Les magasins ont fermé, le monde s’est arrêté, la plus importante crise sanitaire mondiale était là. La vie ne serait peut-être plus jamais la même qu’avant.

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