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  • christophe Garro

La vie d'avant. Chapitre premier :



Bonjour,


Je m’appelle Josh, Joshua Goldberg, mais tout le monde m’appelle Josh. Je suis né d’un père américain et d’une mère française. J’ai vécu mes premières années à Paris puis lorsque j’avais dix ans, mes parents ont décidé de partir vivre à New York, d’où mon père était originaire. J’y ai fait mes études jusqu’à l’université, puis je suis revenu vivre à Paris. Aaron, c’est le nom de mon père, est directeur financier, oui oui, je vous assure. Il est athée et ma mère, professeure d’anglais en France, puis traductrice lorsqu’elle s’installa à New York, est pratiquante. Ils n’ont pas la même religion, ce qui fait de moi un juif à moitié goy, puisque chez nous, enfin du côté religion paternelle, c’est la mère qui transmet le statut. Donc je devrais me situer comme catholique, mais j’aime bien l’idée d’être juif. Le peuple élu, constamment persécuté. Il y a quelque chose de fatal et de merveilleux dans l’histoire de ce peuple. En fait j’aime être juif car si on y songe les plus grands de ce monde sont ou étaient juifs. Regarde : Einstein, Freud, Moïse of course, David Letterman, Patrick Bruel, Rabbi Jacob… LOL.


Anyway, tu comprends que je plaisante, mais au fond de moi, j’aime bien la blague qui dit que Jésus est un juif qui a réussi. Je ne mets pas particulièrement cette religion plus en avant que l’autre dans ma vie, je ne suis pratiquant dans aucune, mais je respecte les deux, tout comme je respecte les croyances de mes amis musulmans, les croyances de chacun tant qu’ils ne veulent pas te les imposer, et je suis toujours ému lorsque j’entre dans une synagogue ou une cathédrale. Le simple fait d’être dans un lieu de culte me rend humble et respectueux.

Le problème avec la religion catholique c’est qu’elle veut toujours t’en foutre plein la vue. Plus c’est grand plus c’est beau. Plus tu te sentiras petit et plus tu prendras conscience de la toute puissance de Dieu. Les juifs auraient dû faire pareil, étant les maîtres de la culpabilisation ! Chez les catholiques, c’est facile, il y a la confession. Tu peux faire les pires saloperies que tu veux, tu vas à confesse, trois Pater et deux Ave, et hop ! Tu peux recommencer, alors que chez les juifs, tu restes à vie à te ronger avec ta culpabilité.


Il y a quelques mois j’étais à Rome. Je reviendrai peut-être sur ce séjour car j’ai vécu quelques soirées mémorables là-bas. Je suis évidemment allé à St Pierre, l’immensité du lieu est à couper le souffle, c’est sublime quand on pense à Michelange (je reviendrai à lui plus tard) et à tous ces artistes qui ont œuvré à cette basilique. Un exemple de ce que je disais : Le baldaquin de Bernini, si c’est pas un truc pour t’écraser et te faire sentir tout petit ? Dans tous les rituels de la religion catholique il y a l’apparat, les ors, les brocards, l’encens, le tabarnak, et les robes de ces éminences, tellement bien vues par le grand Fellini qui en a fait un défilé dans son film Roma ! Tout ça me dérange. C’est tellement loin de la parole de Jésus : Aime ton prochain et point barre. Laisse le superflu. Donne à celui qui est dans le besoin. Je me sens souvent plus proche de Dieu dans une simple synagogue ou dans une église de campagne que dans ces grands monuments qui pour moi, n’ont d’autre intérêt que de présenter les œuvres de grands artistes comme c’est si souvent le cas en Italie.


Bon allez, j’arrête de parler de religions, ce n’est pas le thème de ce livre. Je ne sais pas pourquoi je me suis emballé à en parler dans ces premières lignes, ce que je veux, c’est te parler de moi, de ma vie. Tu vas voir c’est parfois un grand bordel, dans tous les sens du terme, au propre et au figuré. C’est parfois drôle, souvent même, peut-être pathétique, c’est toi qui en seras juge.


Je reviens à ma présentation :

J’ai trente quatre ans, je suis brun, je mesure un mètre soixante quinze pour soixante dix kilos, je suis plutôt sec, torse poilu, je porte une barbe de quelques jours, parfois plus, je suis astigmate et porte des lunettes en écailles qui me donnent un air intellectuel, je vis à Paris mais aime aller régulièrement dans la ville où j’ai grandi et où je garde quelques amis, et ma famille paternelle, bien que mes parents n’y vivent plus depuis quelques années.


Ma mère s’appelle Mathilde, c’est la fille d’un droguiste de Carpentras et d’une institutrice. Je me souviens lorsque j’étais enfant et que nous venions l’été en vacances en Provence, du magasin de mon grand père qui était une véritable caverne d’Ali Baba. Au-dessus de la porte d’entrée était écrit en grosses lettres lumineuses rouge : Bazar. Ce mot était aussi enchanteur que Cirque ou Confiserie. On trouvait de tout dans cette échoppe qui me semblait immense et dans laquelle je me perdais. Il n’y avait rien de similaire à New York, ce qui le rendait à la fois mystérieux et exotique. On pouvait y acheter des piles, des ampoules, des ustensiles de cuisine, de ménage, de jardin, des corbeilles à chat, de la nourriture pour tous types d’animaux domestiques chiens, chats, oiseaux, poissons, des toiles cirées cohabitaient avec des jouets, des paniers en osier avec des ventilateurs, des balais avec des parapluies, de la peinture, des bougies, des lampes à gaz, des cartes postales, des matelas pneumatiques pour aller se baigner dans le lac, des cannes à pêche, des appâts, des pelotes de laine, du fil de couture, du fil de fer, des clous, et tant d’autres choses. Mon grand père portait toujours une blouse bleue, et m’offrait à chaque visite des bonbons. Mathilde a toujours été une femme élégante, simple, et discrète. Elle a la capacité de te juger à la première rencontre. Elle sait tout de suite à qui elle a à faire. C’est un esprit subtil. Elle est belle, les Mamans ne le sont elles pas toutes ? Mais elle, a un charme naturel, ses cheveux sont bruns, ses yeux sont verts, légèrement teintés de gris, tout comme ses cheveux aujourd’hui.


Allez tant que j’y suis je présente la famille au complet comme ça se sera fait. Aaron, mon père : un mètre soixante dix, soixante quatre ans, grand amateur de livres, d’éditions originales qu’il collectionne, de bons vins et de cigares. Il aime lire de la science fiction, des livres scientifiques, mais aussi les grands classiques avec une vénération pour Hemingway. Il est fan de Star Wars, n’a jamais aimé les sports d’équipes ce qui désespère ma mère qui aime le foot et adorait entre autres aller voir les matches des Giants à New York ! Le grand plaisir de mon père aujourd’hui qu’il est jeune retraité, c’est de s’asseoir sous le platane devant la maison de feu mes grands parents où ils se sont installés, avec la vue sur la vallée de la Durance, un livre en mains, un whiskey à portée, et de rester plongé dans une histoire pendant des heures. Il a découvert l’univers d’un enfant de ce pays, Giono, et s’immerge dans la Provence d’antan.


Je ne t’ai pas encore parlé de ma sœur, Barbara. Je ne m’entends pas top bien avec elle, c’est une conne. Non vraiment ! Ce n’est pas un jugement personnel, c’est un fait reconnu universellement, Barbara est une conne. Pour exemple, quand j’étais petit, j’étais maigre, pas ma faute… Bah cette conne m’appelait Buchenvald ! Jusqu’à ce que mon père horrifié de l’entendre m’appeler ainsi un jour, lui interdise de prononcer ce mot, lui expliquant qu’une juive encore moins que quiconque n’a pas le doit de se moquer de la Shoa. C’est à la suite de ça que mes parents ont décidé de nous donner des cours d’instruction religieuse, en plus de passer des journées entières à nous raconter les horreurs de la deuxième guerre mondiale. Alors comme ni l’un ni l’autre n’était pratiquant, surtout mon père athée, mais néanmoins fier de ses racines, nous avons eu droit en alternance à des cours avec un rabbin, un prêtre catholique, un moine bouddhiste et un imam. Ca a duré un an comme ça, tous les mercredis après-midi. Il en résulte qu’aujourd’hui j’ai une connaissance égale de ces quatre religions, et que cela m’a bien servi en histoire de l’art. Merci les parents.


Pour en revenir à Barbara, elle est mon ainée de deux ans, vit à New York avec son mari et ses deux enfants, je ne la vois donc que rarement. Même lorsque je vais à New York, je ne me rends pas toujours chez elle. Elle a deux marmots auxquels je n’ai jamais accroché, peut-être n’y ai-je jamais mis assez de bonne volonté, mais il y a quelque chose d’Amérique profonde dans cette famille conservatrice, qui est à l’inverse de tout ce que nos parents nous ont inculqué. Nos parents ont toujours été d’un bord plutôt social, même s’ils n’ont jamais fait partie d’aucune formation politique. Mais l’égalité que ce soit au niveau de la couleur ou du genre a toujours été un dogme chez eux. Ils ont toujours été scandalisés par les inégalités raciales qui aujourd’hui encore sont très présentes aux Etats Unis, ils étaient les premiers à parler de l’égalité de salaires hommes-femmes, défenseurs du mariage pour tous, pour l’IVG of course, et favorable aujourd’hui à faciliter le changement d’identité des personnes trans. Barbara ? Ne pas lui parler de ça. J’espère pour elle qu’aucun de ses fils ne se sentira jamais d’un autre sexe ! Même l’homosexualité est un sujet que je préfère ne pas aborder lors d’une conversation, elle dira qu’elle n’a rien contre, qu’elle a des amis gays, mais bon, elle ne serait pas à l’aise dans un dîner avec un couple de garçons ou de filles.

Barbara est analyste de données dans une boite marketing, beurk. Son idiot de mari, informaticien, est du genre à boire de la bière en regardant du foot à la télé, non pas que je n’aime pas faire ça de temps en temps avec des potes, j’aime suivre la coupe du monde par exemple et me retrouver dans un bar pour voir les matches, mais bon il y a vraiment quelque chose de beauf et de cliché en Alvin, le bedonnant mari de ma sœur qui me fait penser à Homer Simpson en moins sympathique.


Ce que je veux dans ce livre comme je l’ai dit plus haut, c’est te parler de ma vie, enfin, de celle d’avant, car aujourd’hui ma vie comme celle de pratiquement toute la population mondiale n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était. On est en janvier 2021, ça fait bientôt un an qu’on vit avec la plus grande pandémie mondiale, que les bars, les restaurants, les cinémas, salles de concert, de spectacles sont fermés, qu’on n’a plus le droit de se retrouver entre potes pour faire la fête, qu’on vit en grande partie chez soi, ayant un semblant de liberté entre deux confinements, avec aujourd’hui un couvre-feu nous obligeant à rentrer chez nous à dix huit heures, et dans l’attente d’un troisième confinement, dû à ce qu’ils appellent la troisième vague de ce putain de virus, qui à ce jour à commencé à muter, inquiétant les autorités du monde entier. Biden vient d’entrer à la Maison Blanche, apportant un espoir énorme pour un grand nombre d’américains dont je fais partie, puisque oui, j’ai une double nationalité, et pour beaucoup de pays à travers le monde. J’étais heureux de voir Trump quitter enfin ses fonctions, il faudra être vigilants pour que le mouvement qu’il a lancé ne prenne pas d’ampleur et ne revienne pas sur le devant de la scène dans quatre ou huit ans. La vie d’avant… On oublie vite ce que c’était que notre quotidien, le mien en tout cas. Je sortais tous les soirs, Paris pour ça est à la hauteur du traducteur d’Hemingway, une véritable fête. C’est en regardant un film hier soir à la télé que tout m’est revenu, comme un rêve oublié au petit matin et dont des bribes te reviennent à l’esprit au cours de la journée suivante. Les bars bondés, la promiscuité, les gens qui boivent, rient, s’embrassent, se touchent. Les soirées passées de bar en bar, à écouter un groupe ici, à danser ailleurs, les bières enchainées les unes après les autres, avoir besoin de pisser entre deux bagnoles tellement tu as bu, les filles draguées puis perdues de vue dans la cohue d’un bar, les baisers sous les ponts, sous les portes cochères, les baises rapides aux Tuileries en fin de nuit, bourré, avant de prendre un Uber pour rentrer à la maison. Les apéros, les dîners, les restaus après avoir vu une pièce dans laquelle jouaient des potes, les lumières de la ville au travers de la vitre du taxi, pixélisées par les gouttes de pluie, la nuit tard. Les vernissages ! Vin rouge ou vin blanc propose le pote qui expose ses toiles dans une petite galerie de la rue Quincampoix. Puis on se retrouvait dehors à fumer des clopes, des joints, et à refaire le monde, entre deux verres de vin blanc de chez Franprix. Les soirées à ne manger que quelques cacahuètes, ou chips dans ce genre d’événement. Je me souviens d’avoir tellement faim à certains moments à force de ne boire que des bières que j’allais chez le premier épicier de nuit trouvé pour acheter un paquet de Monaco dont je m’empiffrais d’un coup. Une vie de nuit, la nuit à Paris. Souvent je rentrais chez moi en fin d’aprem une fois mon boulot terminé, je m’allongeais une heure sur mon canapé pour me reposer et prendre des forces, j’avalais parfois un café, et hop, je sortais rejoindre des potes ici ou là, et la soirée ne se terminait parfois jamais, enfin, oui quand le soleil s’était levé, alors, je m’endormais, rompu, épuisé. Et puis il y avait les soirées chez des potes, la fumée, la musique et l’alcool. On dansait toujours, on tapait parfois un peu de coke enfermés dans la salle de bains, riant comme des bossus. Les discussions n’en terminaient pas, debout bière à la main dans la cuisine. Il y avait toujours une jolie fille avec qui on avait envie de finir la soirée, parfois ça se faisait, pas toujours. Il n’y avait pas de distanciation nécessaire, on se parlait à dix centimètres les uns des autres, on échangeait nos verres, nos clopes, on finissait toujours par embrasser quelqu’un peu importe qui. Les nuits se terminaient parfois à deux, ou à trois. C’était la belle vie, c’est fou comme tout peut changer vite, ça a été le fait d’une semaine tout au plus. A mon retour de Rome, en l’espace de quelques jours c’était fini, tout fermait, on se méfait les uns des autres comme si le simple fait de respirer l’air recraché par la personne en face de nous allait nous transformer en zombie. Tout a fermé, plus de bar, plus de ciné, plus de concert. Enfermés chez nous, le flip total. Attention à ce que tu touches, n’embrasse plus ta mère, ne baise plus personne. Reste chez toi, seul, et estime-toi heureux de ne pas être sous respirateur dans un hôpital. Du jour au lendemain nos vies ont basculé.


Je suis sur mon lit, mon laptop sur les genoux, un coussin dans le dos, bien calé, un verre d’eau posé sur ma table de nuit, j’essaie d’être sain et de faire Dry January, en ayant hâte de pouvoir boire à nouveau en quoi ? Wet February ? Heureusement je n’ai pas arrêté les clopes. Un petit oinj de temps à autre ça détend, surtout quand je suis stressé comme c’était le cas ces derniers jours. J’en ai marre de ne rien pouvoir faire, alors j’ai décidé d’écrire. Mais par où commencer ? Mon enfance et ma vie professionnelle on s’est fout non ? Ce qui nous intéresse c’est de parler de moi, en tant qu’homme, de ma vie (d’avant), de mes désirs, de qui j’ai rencontré, de qui j’ai baisé, de qui j’ai été maladivement amoureux non ? Alors pensons à ce qui s’est passé il y a pile un an. Le 22 janvier 2020.

(...à suivre)

©christophegarro

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