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  • christophe Garro

La vie d'avant. Chapitre VII :

7 : New York. Première partie.


Hier soir j’ai fait un apéro-visio avec mon pote Ben qui vit à New York. Apéro décalé, pour cause de différents fuseaux horaires, il était vingt deux heures à Paris, le milieu d’après-midi sur la côte est. Mais Ben était de repos, donc on a pu s’accorder pour passer un moment ensemble sur Signal. Mon ami Benjamin Kramer est médecin urgentiste au Beth Israel Medical Center. Depuis un an, il est débordé comme tous les médecins. En mars dernier, il y a tout juste un an, c’était le début de l’horreur, avec des taux de décès record sur la ville de New York, les extensions sous formes de tentes à l’extérieur des hôpitaux, les camions qui venaient la nuit, comme en Italie, récupérer les dépouilles des personnes décédées, les morgues surchargées et les enterrements à la hâte sans que la famille ou les amis puissent honorer de leur présence les services funéraires. Au stress habituel d’un service d’urgence sont venus s’ajouter les constants arrivages de personnes en détresse respiratoire, les couloirs surchargés, les horaires de travail élargis, l’obligeant parfois à ne pouvoir dormir que quelques heures sur place, sans avoir la possibilité de rentrer chez lui pendant plusieurs jours.

Ben et moi sommes amis depuis notre adolescence, lorsque nous allions à la Stuyvesand High School dans le Lower East Side. Une amitié sincère s’est développée dans ces années là, on a fait les quatre cent coups ensemble, les premières clopes, les premières filles pour moi, les premiers garçons pour lui, les premiers concerts, les vacances dans le Vermont, puis au Mexique, à Playa del Carmen, à ne pas dessoûler de la semaine !

Comme moi, Ben est célibataire, beaucoup de filles lui courent après, ne se doutant pas qu’il est gay. C’est un beau garçon brun d’un mètre quatre vingt au regard bleu foncé, sportif, et jovial, il a une réelle empathie envers tous ceux qu’il rencontre, collectionne les aventures mais n’a pas encore rencontré celui avec qui il aura envie de se caser. Il est heureux ainsi, son travail étant le centre de sa vie, plus qu’une passion, un véritable sacerdoce, et les rencontres d’un soir comme les sex friends se trouvent aisément aujourd’hui, surtout dans une métropole. Chaque fois que je vais à New York, c’est chez lui que je m’installe, dans son appartement de la East 85th street. Mon dernier séjour chez lui, c’était en mai 2019, la belle époque, la vie insouciante…


J’étais arrivé un mardi à Kennedy Airport, et j’avais pris un Uber pour me rendre dans le haut de Manhattan. Ben travaillait et avait laissé les clefs de son appartement au concierge de son immeuble qui m’avait accueilli tel un majordome, venant jusqu’à la voiture m’aider à prendre ma valise avant d’appeler pour moi l’ascenseur qui me monterait au vingt deuxième étage. J’adore ces buildings de standing dans lesquels les propriétaires peuvent bénéficier outre d’une salle de sport commune, d’une piscine au Trente quatrième étage. Son appartement est bien plus spacieux que le mien à Paris (nous n’avons pas les mêmes revenus…) avec un petit balcon donnant sur la 3rd avenue, qui semble ne jamais se terminer aussi bien au nord qu’au sud de l’île. J’aime cette atmosphère typique de New York. J’avais déposé ma valise dans la chambre d’amis, et j’étais directement ressorti pour rejoindre Central Park où je pourrai manger un Hotdog en me promenant au bord du réservoir. J’avais deux heures devant moi avant que Ben ne rentre, il faisait beau, j’allais profiter du soleil. J’aime me promener dans Central Park. Et c’est si facile depuis l’appartement de Ben. Lorsque je séjourne assez longtemps chez lui, je vais parfois y courir le matin. Quand j’étais enfant, c’était souvent mon père qui m’y amenait. C’est dans ses allées que j’ai appris à faire du vélo, puis du roller. On s’y sent presque à la campagne si on ne lève pas les yeux sur les buildings qui l’entourent. En revenant à l’appartement je m’étais arrêté au petit épicier du coin de la rue où j’aime acheter des fruits et des bagels. Ben venait de rentrer, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre et avons commencé à parler comme si nous nous étions quittés la veille, sauf qu’on avait mille choses à se raconter. C’est toujours la même chose entre nous, à chaque retrouvaille, à chaque appel en visio, ce qu’on essaie de faire assez régulièrement, on ne tarit jamais de sujet de conversation avec à chaque fois le même plaisir. Nous parlons de tout, aussi bien de nos rencontres, de nos plans cul, que de ce qui nous anime intérieurement, nos peurs et nos angoisses face à la vie, la vieillesse, le futur, et depuis un an, de notre façon de vivre face à la pandémie. Ben comme moi n’a plus fait de rencontre depuis le début de la crise, de peur de choper le virus qu’il côtoie déjà tous les jours dans son travail. Hier soir, en visio, Ben était épuisé.

–Ca n’en finit jamais. L’hôpital ne désemplit pas. Parfois on a l’impression que pendant une semaine ou deux ça ralentit, puis inexorablement les patients déferlent à nouveau. Heureusement qu’on commence à vacciner en masse. J’espère que d’ici quelques mois on sentira la différence. Toute mon équipe est sur les rotules. Et moi, j’ai grave besoin de vacances!

–Je me doute. Ca fait plus d’un an que tu n’en as pas pris.

–J’ai réussi à prendre une semaine l’été dernier, mais je ne suis pas parti bien loin, et je recevais des appels tous les jours, pas vraiment ce qu’on appelle un break. Et toi ? Tu n’as pas bougé de Paris ?

–Je suis descendu un weekend chez mes parents, mais c’est tout. Difficile de voyager en Europe. Faut aller à Madrid, c’est là que tout le monde va en ce moment, les bars sont ouverts, alors les français se ruent en Espagne !

–Comment vont Aaron et Mathilde ?

–Ils vont bien, ils viennent de se faire vacciner.

–C’est super, quel vaccin ont-ils eu ?

–Pfizer.

–Cool.

–Moi je me suis fait vacciner il y a deux semaines. En tant que soignants on a été les premiers à pouvoir le faire.

–C’est important, vous êtes quand même en première ligne depuis le début.

–Oui, je pense à ce que tu viens de me dire, ah le rêve… Madrid, le soleil, et boire un bon verre de vin sur une terrasse. Si je pouvais avoir des congés cet été, je viendrais bien te retrouver en Europe.

–Ce serait génial, mais je ne sais pas si on pourra facilement voyager d’ici là. Moi aussi, j’ai hâte de pouvoir venir te retrouver à New York, ça me manque !

–Oh oui, tu sais que tu as ta chambre qui t’attend ? J’y ai accroché le dessin que tu avais acheté dans Soho. Tu te souviens ? Tu l’as laissé en partant.

–Oh oui, je l’avais oublié ! C’était le premier soir quand je suis arrivé. Tu m’avais emmené à un vernissage.


–C’est où ?

–Dans Soho. Une galerie tenue par une amie. Tu verras c’est une fille sympa, elle devrait te plaire, oui, c’est bien ton genre de fille. Elle expose plusieurs jeunes artistes féministes, lesbiennes pour certaines.

–Elle est lesbienne ta galeriste ?

–Peut-être… Je sais pas en fait.

–Et tu dis, oh, elle devrait te plaire, c’est ton genre !

Ben se marre. On prend un Uber en direction du sud de Manhattan, et on descend à l’angle de Spring et Mercer. C’est un quartier branché, un peu trop polissé à mon goût et envahi aujourd’hui par les Vuitton, Gucci, et autres marques de luxe. La rue semble sortie d’une production onéreuse de West Side Story avec ses immeubles en briques colorées et ses escaliers de secours sur les façades. Il y a du monde devant la galerie, qui est assez imposante. Heureusement, les invités sont un aéropage de personnes assez hétéroclite, mais pas très hétéro dans sa majorité. En effet, il y a pas mal de lesbiennes, assez stéréotypées, du genre, on fait ce qu’on veut avec notre corps, on laisse pousser les poils sur nos jambes et on en est fières, alors on sort en short. Des filles qui ressemblent à des garçons avec des moustaches d’ados, des cheveux rouges, bleus, violets, quelques gays assez stylés ni trop machos ni trop efféminés, et des hétéros comme nous, quoique je n’aime pas mettre des étiquettes trop marquées aux gens, surtout à moi-même juif mais pas tout à fait, hétéro à qui il arrive de baiser avec un mec, bref, on est au troisième millénaire, fuck les conventions ! Champagne, du bon, c’est pas de la rigolade, ici on boit du Ruinart. Ben se faufile avec moi et me présente Esther, la galeriste, une charmante quadra rousse qui porte une simple robe noire et des Louboutins.

–Je ne pense pas qu’elle soit lesbienne, dis-je à Ben.

–Tant mieux, tu vas pouvoir la draguer.

–T’es gentil, mais je n’ai pas envie de la draguer.

–Elle te plait pas ? Me répond-il narquois.

–Tu me surprends Ben, pourquoi veux-tu absolument me trouver une girlfriend ?

–Non, je ne veux pas absolument te caser… Je trouverais ça sympa que tu profites de ton séjour ici en t’amusant avec une fille.

–Pense plutôt à toi, trouve-toi un mec, tiens regarde celui-là en face, ce serait pas ton genre ça?

–Mmh, ça pourrait.

Il regarde le garçon dont je viens de lui parler, et je comprends qu’il l’avait déjà repéré. C’est un mec assez viril, cheveux courts, barbu, qui porte des jeans slims et un t-shirt noir sur lequel est dessiné un poing rouge. Esther, qui s’était retournée pour remercier un couple de sexagénaires qui repartait en la félicitant pour son exposition, se retourne vers moi et me prend par le bras. Elle prend deux coupes de champagne sur le plateau d’un serveur qui passe près de nous, m’en tend une et commence à me faire visiter les quatre salles de sa galerie. Les œuvres sont assez grandes, des toiles pour la plupart, quelques photos, une série de sculptures en marbre et peinture fluo. Toutes représentent des parties génitales féminines. –C’est à la gloire du vagin me dit Esther. Tu aimes ?

–Le vagin ou les œuvres, dis-je ?

Elle se marre. –Les œuvres, répond-elle. Puis elle lâche mon bras et se pose à côté de moi, scrutant mon visage. Tu n’es pas gay ?

–Pas trop. Ma réponse la fait sourire. J’aime les femmes.

–Moi aussi répond-elle. Et elle rit. Et je tombe sous son charme, son visage renversé, ses cheveux flottant à l’arrière de sa nuque, sa pomme d’Adam. Sa pomme d’Adam ?? Je la vois maintenant sous un autre jour. Elle est accostée par un couple et je la laisse discuter avec eux et retourne au bar où se trouve Ben, un verre de Ruinart à la main. Il me sourit, je me jette sur lui.

–C’est un homme !

–Oui, c’est un homme, il s’appelle Rafael, il est d’origine espagnole, et m’a filé son numéro de téléphone. Je crois que je pourrais bien m’amuser avec lui.

–Mais non, je te parle pas de lui. C’est un homme. Enfin, je veux dire, c’était un homme.

–De quoi tu parles ?

–Esther, c’est une femme trans.

Il sourit. –Ca y est, tu t’en es rendu compte ? Il t’en a fallu du temps.

–Tu le savais ?

–C’est un de mes amis médecins qui l’a aidée dans sa transition.

Je suis sidéré. Non pas que je n’ai jamais rencontré de personne trans, j’en ai connues à Paris, mais c’est la première fois que je suis troublé par le charme, la personnalité, la beauté d’une trans. C’est troublant, mais j’en suis content, comme si ça confortait quelque chose en moi.

En fin de soirée, je retrouve Esther qui est enfin seule et m’approche d’elle pour discuter. Je la trouve très belle, elle rayonne au centre de son univers. Je lui annonce que je viens d’acquérir une petite toile (avec mes modestes moyens) représentant une vulve-fleur dans des tons orangés.

–Tu n’étais pas obligé, mais merci.

–Je t’assure que je l’ai achetée parce qu’elle m’a touché. Les couleurs, la forme, le style, j’ai tout de suite été sous le charme de cette toile.

–Amy Stessyl, c’est une jeune femme de vingt cinq ans qui a beaucoup de talent. Je suis contente que tu l’aies choisie. C’est un bon choix, elle fera parler d’elle.

–Je suis heureux que Ben m’ait amené à ta galerie, bravo pour ton choix d’artistes, c’est une belle exposition.

–Beaucoup de travail, mais j’aime ça. Ces filles ont un discours qui peut en choquer certains, en laisser d’autres indifférents, mais moi, ça résonne avec mon histoire, avec la femme que je suis.

–Je comprends. Je suis très heureux d’avoir fait ta connaissance. Merci pour l’invitation.

–tu es à New York pour combien de temps ?

–Dix jours, je ne suis arrivé qu’aujourd’hui. J’ai vécu ici tu sais ? Mon père est de Brooklyn. J’ai fait mes études ici, c’est comme ça que j’ai rencontré Ben.

–C’est un homme sensationnel. Vous avez l’air de bien vous entendre. C’est cool. Certains disent qu’une amitié inter-genre ne peut pas exister, comme l’amitié homme-femme. La votre prouve bien que c’est faux. Non ?

–Absolument, il n’y a jamais eu aucune équivoque entre Ben et moi. On est amis, presque comme deux frères.

Sur ce, Ben vient me rejoindre. Nous échangeons encore quelques paroles avec Esther qui rapidement est assaillie par un groupe de filles qui veulent lui présenter quelqu’un.

Ben et moi sommes repartis de la galerie aux alentours de vingt deux heures, il récupéra pour moi la toile à la fin de l’exposition, un mois plus tard. Nous avons marché un peu le long de Broadway, et décidé de nous arrêter dans un petit restau sur une rue perpendiculaire à la longue artère pour y manger des Gyoza. De retour à l’appartement, nous nous sommes avachis sur les canapés, écoutant de la musique et sirotant un Lagavulin seize ans d’âge. Nous avons parlé tard, de tout et de rien, de Lilia que je venais de rencontrer, de Martina que Ben a connue à Paris lors de son dernier voyage et qu’il avait appréciée, de Sean, la dernier mec avec qui il était sorti, de l’ambiance à l’hôpital, du Guggenheim où j’avais l’intention d’aller voir une expo, de Barbara, que je n’étais pas sûr de prévenir de ma présence.


Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, Ben était déjà parti et m’avait laissé un mot sur le frigo : Il y a des pancakes dans le congélo, à ce soir, sois en forme, on va faire la fête. Le ciel était d’un bleu limpide, j’ai pris un premier café sur le balcon en fumant une clope, on avait fumé des joints la veille, et ça sentait encore la weed dans le salon, malgré qu’on ait laissé la fenêtre ouverte. Je décidai d’appeler ma tante Sylvia à Brooklyn et de passer les voir en fin de matinée , elle et son deuxième mari Morty. Elle était enchantée de m’entendre, excitée à l’idée de me voir, et bien sûr m’invita à déjeuner. Je pris une douche bien fraîche après avoir fait un peu de vélo elliptique dans la chambre de Ben, puis je sortis.

Comme il faisait beau j’avais mis un short et des runnings. J’ai descendu la 3rd sur quelques cent mètres jusqu’au métro et me suis arrêté prendre un deuxième café dans un Deli avant de m’engouffrer sous terre. Morty et Sylvia habitent Flushing à l’angle de Bushwick avenue. Un quartier populaire, mais qui a une forte tendance à la gentrification ces dernières années. Sylvia est une femme géniale, je l’adore, c’est une véritable caricature de la juive américaine dans toute sa splendeur et sa décadence. Toujours très apprêtée, coiffure impeccable, d’un blond parfaitement entretenu, ses mains et son cou toujours ornés de bijoux en or, jamais de fantaisie, enfin c’est ce qu’elle entend par jamais de faux, uniquement de l’or, et pas toujours très discret, on peut même dire… jamais ! Malgré ce, c’est une femme drôle, pleine d’esprit, très caustique, obsédée par la mode, toujours à faire du shopping, sa passion première. Son mari, le deuxième donc puisqu’elle est veuve de mon oncle Samuel, paix à son âme, a un caractère plutôt dolent, ce qui contraste étonnamment avec Sylvia. Les opposés ne s’attirent-ils pas inexorablement ? Il est banquier retraité et aime par-dessus tout passer le plus clair de son temps dans sa maison de campagne à pêcher au bord de son lac, oui c’est le leur, un tout petit lac qui se trouve sur le terrain qu’ils ont acheté il y a maintenant vingt cinq ans et où ils ont fait construire ce qui devait être à la base un simple chalet, et qui est devenu grâce, ou à cause de ma tante, une sorte de manoir hollywoodien d’un goût douteux comme seuls les américains sont capables de faire construire.


Lorsque j’arrive chez elle, Sylvia porte un sweat Gucci, on ne peut pas en douter car le nom est inscrit en gros sur le devant, comme un panneau publicitaire pour la marque, des leggings violets, et des mules en à talon. Elle se jette sur moi comme une cannibale qui voudrait me dévorer. Puis ses doigts boudinés aux extrémités manucurées d’un rouge criard prennent ma joue et tirent dessus.

–Oh mon Joshie, tu m’as manqué, vilain garçon ! Tu as faim ?

Je scrute sa choucroute platine qui lui donne avec ses talons au moins dix centimètres de plus que moi.

–Non merci Auntie, ça va pour le moment.

–Tu n’as pas faim ? Tu es malade ?

–Non, je vais bien.

–Viens manger un «amuse gueule » (en français dans le texte). Sylvia et la nourriture, c’est quelque chose. Sa deuxième passion : faire manger les autres. Elle a toujours peur de ne pas faire assez. Alors, je rentre dans son jeu sachant que je lui fais plaisir.

–Ca sent rudement bon, qu’est-ce que tu as encore fait ? Il ne fallait pas te surmener pour moi.

–Oh, c’est presque rien. Et puis c’est pas tous les jours que j’ai la chance d’avoir mon Joshie. J’ai préparé des bricks pour l’apéritif, on va les manger en buvant un bon vin de malaga que m’a ramené mon amie Ruth. Ils y sont allés en voyage le mois dernier. Tu connais Malaga ?

–Oui, j’y suis allé une fois.

–Ils ont adoré. Ces petits tapas, elle ne parle que de ça ! J’ai fait une salade composée, des feuilles de vigne, un rôti de veau avec des patates rouges comme tu aimes, tu te souviens ?

–Oh c’est le meilleur du monde !

–Les patates sont pas rouge, c’est la sauce qui leur donne cette couleur ! Quand tu étais petit, chaque fois que tu venais tu me demandais de te faire des patates rouges ! Auntie, fais-moi des patates rouges. Tu n’aurais mangé que ça, des patates, tous les jours !

–Oui, je me souviens. J’ai toujours adoré tes patates.

–J’ai fait un strudel aux pommes avec de la cannelle pour le dessert, et des raisins secs, et de la crème bien sûr.

–On Sylvia tu vas me tuer !

–Il faut que tu manges, regarde-toi, tu es tout maigre.

–Je ne suis pas maigre, je fais attention à moi, et je fais du sport. Regarde ces abdos. Je soulève mon t-shirt pour lui montrer mes nouvelles tablettes de chocolat dont je ne suis pas peu fier. Il faut dire qu’elles m’en ont coûté !

–Ah mon Joshie ! Elle s’approche de nouveau de moi, et prend mon visage entre ses deux mains, le secouant de gauche à droite en écrasant mes joues. Prends les bols sur la table de la cuisine, c’est juste quelques apetizers, et amène-les au salon, je sors le vin.

–Où est Morty ?

–Il est allé faire son golf, avec les anciens de sa banque, comme tous les jeudis. Il y a des habitudes qu’on ne change pas. Depuis qu’il est en retraite, tous les jeudis, c’est golf. Moi, j’en profite pour aller au salon me faire prodiguer un massage du visage et des pieds.

–Ah je t’ai obligée à changer tes plans alors ?

–T’en fais pas, au contraire, j’en suis ravie, moi la routine tu sais, ça me fait chier. Alors, raconte-moi ta vie. Tu as une chérie ?

–J’ai rencontré une fille, avec qui je suis en ce moment, mais ce n’est pas du sérieux, enfin, pas pour du long terme, enfin je crois pas.

Elle fait une moue.

–Mh, pourquoi tu n’es pas venu avec elle ?

–Je suis venu voir Ben, j’avais envie d’être avec lui.

–Mh, (re-moue) elle s’appelle comment ?

–Lilia.

–Elle est juive ?

–Non, musulmane.

Main au cœur. –Oi ! (Silence le temps qu’elle reprenne ses esprits). Enfin, c’est ta vie, tu fais comme bon te semble. Sers le vin veux-tu ? Tu as faim ?

Elle se jette sur le plateau d’amuse-gueules. Je ne relève pas sa réflexion sur Lilia, n’ayant pas envie de rentrer dans ce genre de discussion, et préfère changer de sujet. Contrairement à mon père, elle est assez conservatrice, et à cheval sur les traditions. On se marie entre juifs, et on ne se mélange pas avec des goys. Elle a tout de même fait une exception pour ma mère, qu’elle a adorée dès leur première rencontre, et qu’elle considère comme une sœur.

–Oui Sylvia, maintenant ça commence à venir, toutes ces bonnes odeurs m’ouvrent l’appétit.

Elle sourit, radieuse. La complimenter sur ses plats, c’est comme lui dire qu’elle est élégante dans son legging et ses mules, mais ça, il y a des limites, j’ai beau aimer ma tante, il y a des mensonges que je ne peux pas dire.

A suivre...

©christophe Garro

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