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  • christophe Garro

La vie d'avant. Chapitre VI :

Un weekend chez les parents en Provence


Ma mère est folle. Je t’ai déjà dit qu’elle n’est pas juive, mais au fil des ans elle s’est prise de passion pour la religion hébraïque que mon père n’a jamais suivie sauf de loin lorsqu’il était enfant. Ma mère, Mathilde a été élevée dans la foi chrétienne catholique, non particulièrement pratiquante, je veux dire par là qu’elle n’est jamais allée à la messe tous les dimanches comme le font certaines familles, cependant, dans le respect des traditions, ses parents l’ont baptisée, et lui ont fait faire ses communions après l’avoir instruite au catéchisme, les jeudis après-midi. Mais depuis quelques années, je crois en fait depuis que Barbara et moi avons quitté le nid familial, elle a commencé à se lier avec la religion juive. Ca a commencé par des petites choses, comme ce chandelier à sept branches qu’elle a arboré sur la table un Noël, Un happy Hanouka accroché au-dessus de la cheminée de leur nouvelle maison en Provence. Puis elle a commencé à aller seule à la Synagogue de Carpentras ! Et elle s’est mise à lire la Tora, juste pour s’informer disait-elle. Mon père levait les yeux au ciel. –Qu’est-ce que t’as besoin de te fourrer là-dedans !

–Je m’intéresse à tes origines.

–Laisse tomber Mathilde, je m’en fous de mes origines.

–Et si on partait une semaine à Tel Aviv l’été prochain ? On pourrait aller chez ton cousin Irvin ? On n’y est jamais allés et il nous a plusieurs fois proposé de les visiter.

–Tel Aviv maintenant ! Et pourquoi pas Jérusalem ?

–Justement oui, on pourrait y aller aussi, il paraît que c’est très beau.

Nouvelle levée des yeux au ciel de la part de mon père.

–Cette femme est folle. Josh, ta mère est devenue folle ! Je n’ai pas épousé cette Yentl ! Bientôt je vais la retrouver à la Yeshiva.

Moi, ça me fait doucement rire. J’adore mes parents, et je comprends que ma mère a besoin de se trouver un but maintenant qu’elle est à la retraite. Elle a longtemps eu envie de revenir sur la terre de son enfance, après avoir adoré la vie trépidante de New York, les restaurants, le shopping, le Met ! Puis elle s’est habituée à la vie parisienne faite également de sorties, de théâtres, de dîners entre amis. Mais peut-être qu’elle se sent perdue dans cette Provence rurale qui n’a pas l’attrait qu‘elle peut avoir en été, avec ses festivals et ses terrasses remplies de touristes.

–La plage est superbe à Tel Aviv, et puis il y a une vie cosmopolite, ce sera sympa.

–Oui il y a surtout des juifs partout !

–Oh Aaron, tu es bête… Tu n’y es pas allé toi à Tel Aviv il y a quelques années Josh ?

Oh oui que j’y suis allé ! Avec un groupe de potes pour faire la fête. On sortait toutes les nuits, on baisait à tire-larigot, et on passait notre temps à boire et à se droguer.

–Oui Maman, j’y suis allé il y a cinq ans. Avec Mickael et Tom.

–Tu le vois plus Tom ? Qu’est-ce qu’il devient ?

–Je ne sais pas, on s’est juste perdus de vue. Parfois, les chemins se séparent sans qu’on s’en rende compte.

Je ne voulais pas dire à ma mère que c’est volontairement que j’ai décidé de couper les ponts avec ce mec qui, s’il est encore en vie, ne doit plus avoir de nez tellement il sniffait.

Nous étions un samedi de juin, il faisait un soleil radieux sur le jardin avec piscine de la maison de mes parents. J’étais descendu de Paris pour passer le weekend avec eux. J’étais arrivé la veille, le matin de ce samedi, j’étais allé sur le marché de Carpentras avec ma mère et nous y avions acheté des fleurs de courgettes pour en faire des beignets, des caillettes, des tomates et du basilic. Maman cuisinait des aubergines à la parmesane, et faisait des aller retours sur la terrasse où mon père et moi buvions un Ricard à l’ombre du grand platane. Je rêvais de me jeter dans la piscine, mais ma mère ne me lâchait pas, toujours à poser des questions.

–Tu vois quelqu’un en ce moment Joshie ?

–Tu es bien curieuse !

–Oh ça va, j’ai le droit de savoir non ? Je suis ta mère.

–Oui, fais pas ta mère juive, ça te va pas.

–Ah, rit mon père, c’est exactement ça ! On dirait ma tante Ethel.

–Oh oui, merci, elle avait du poil au menton ta tante Ethel ! Paix à son âme. Elle est enterrée au cimetière de Brooklyn. Je me demande si ses enfants vont la voir de temps en temps. Bien sûr, nous maintenant on est trop loin. Ca fait combien de temps qu’on n’est pas retournés à New York ? Aaron ?

–Je sais moi ? Deux, trois ans ?

–Pourquoi vous n’allez pas y passer quelques temps ? Ca ne vous manque pas ? Moi j’ai l’intention d’y aller cet été.

–Avec qui ? Me demande ma mère.

–Ah je te vois venir toi. Avec une fille que j’ai rencontrée il y a un mois et demi.

–Et tu ne m’as pas parlé d’elle ?

–Et non.

–Vilain garçon. Elle s’appelle comment cette jeune fille ?

–D’abord ce n’est pas une jeune fille…

–Quoi ? Tu vas pas sortir avec une de ces cougar, comme Sylvie ?

Sylvie, est une de ses copines d’enfance, qui se ramène depuis quelques années à chaque invitation à dîner, avec un mec de plus en plus jeune, le dernier en date devait avoir je crois quelques vingt cinq ans alors qu’elle en a soixante.

–Non Rachel n’a rien à voir avec ta copine Gloria Lasso !

–Rachel ? Rachel ?? Comme dans Friends ? Elle est juive ?

Re-levage des yeux au ciel de mon père.

–Maman !

–Elle est comment ? Elle fait quoi ? Tu as rencontré ses parents ? Fais voir sa photo. Tu as bien une photo d’elle non ? Vous avez toujours des tas de photos dans vos téléphones vous les jeunes.

–Maman, je ne la connais que depuis un peu plus d’un mois, elle est styliste de mode, et travaille avec Martina qui me l’a présentée.

–Oi ! Quelle belle personne cette Martina. Ca c’est une amie !

Non mais je te jure. Y’a pas plus juive comme mère !

Je rentre dans la cuisine où elle est par force retournée s’affairer, elle essaye de m’alpaguer, mais je l’esquive pour aller dans le salon mettre mon short de bain. Elle me suit, sa cuillère en bois à la main.

–Je peux avoir un peu d’intimité ?

–Oh ça va, c’est moi qui t’ai mis au monde. Je l’ai déjà vu ton kiki !

–Ca ne veut pas dire que je souhaite te le remontrer. Allez tourne-toi.

C’est à son tour de lever les yeux au ciel. Je me dissimule derrière un grand fauteuil, baisse mon pantalon et enfile mon short de bain, pendant qu’elle fait mine de ne pas regarder, agacée.

–C’est quoi ça ? Je pointe du doigt une photo encadrée accrochée au mur.

–Bah tu la reconnais bien non ?

–Golda Meir ?

–Oui.

Je regarde le cadre d’un air dubitatif.

–Change pas de conversation. Alors cette Rachel, vous vous fréquentez ?

–Oui, en quelque sorte.

–Tu me la montres sa photo ou je dois chercher sur ton téléphone ? Elle est comment blonde ? Brune ?

–Rousse.

Là, j’ai cru qu’elle allait tomber sur le canapé. Je lui fais voir une photo d’elle, elle est sous le charme. –Cette fille est ravissante. Comment s’appellent ses parents ?

–O’Neill.

–O quoi ? C’est juif ça ?

–Non, c’est irlandais. J’ai jamais dit quelle était juive.

La main au cœur, tellement cliché, ma mère fait mine de défaillir.

–Oh ça va Mathilde ! Remets-toi. Allez je vais faire un plongeon dans la piscine, j’en peux plus moi de cette chaleur !

Je sors et baisse le feu de la cuisinière en passant car ça commence à sentir le cramé. Mon père qui a tout entendu depuis la terrasse, la porte fenêtre étant ouverte, se marre et me fait un clin d’œil.


Ce soir là nous avons dîné dehors sur la terrasse. Il faisait un peu frais mais avec un pull la température était tout à fait supportable. Mon père officiait au barbecue, et ma mère se détendait en buvant du Château la Verrerie, notre rouge du Lubéron préféré. J’avais passé l’après-midi au bord de la piscine, entre farniente et lecture, somnolant de temps à autre, lézardant comme les minuscules reptiles qui se promènent sur les pierres des murs de la bâtisse ensoleillée. En fin d’après-midi, j’étais sorti faire un tour de vélo, un VTT d’occasion, acheté l’année précédente sur le Bon Coin, et qui me permet désormais lorsque je me retrouve en vacances chez mes parents, de m’échapper en crapahutant avec mon deux roues dans les collines environnantes. J’avais profité de cette escapade pour appeler Rachel de mon portable, en haut d’un tertre qui surplombait la vallée. Elle avait bien ri à l’écoute de l’histoire de ma mère et de sa folie juive. Rachel était une jolie rousse comme je l’ai déjà dit, rieuse et enjouée. Je l’avais rencontrée lors d’une conférence de Colm Toibin au centre culturel Irlandais. Toibin est un auteur que j’apprécie et que j’avais eu envie d’entendre parler de son œuvre. Nous étions assis côte à côte dans la cour ombragée du centre culturel où avait lieu la conférence, et avions discuté sur l’auteur qu’elle connaissait personnellement, l’ayant rencontré à plusieurs reprises en Irlande dans le cadre de son travail de critique littéraire. Non, Rachel n’était donc pas juive, et nous avions bu une bière après la conférence dans un pub près du Panthéon. Nous nous étions revus plusieurs fois et je suis sorti avec elle deux mois et demie environ, avant que nos intérêts communs nous dictent le désir de suivre des chemins divers.

Mathilde était un peu pompette, nous riions beaucoup et échangions sur nos vies, notre famille, à New York et à Paris. Georges, mon oncle, le frère de ma mère qui habite un petit village du Vaucluse dénommé Caderousse nous avait rejoint pour prendre un apéro et était resté dîner avec nous. Georges est vieux garçon. On n’a jamais su s’il était pédé ou juste discret sur sa vie personnelle. J’avais bien essayé de le sonder à plusieurs reprises au cours de ma vie d’adulte, mais je n’avais jamais réussi à en savoir plus sur les sentiments et la sexualité de ce septuagénaire passionné d’archéologie. Il avait voyagé en Inde et en Egypte, y avait-il eu des aventures exotiques ? Nous n’en savions rien, et le vin que nous buvions, n’arrivait pas, une fois de plus, à le rendre plus volubile en confessions.

–Alors tonton Georges, tu reprendras bien un verre de vin ?

–C’est vrai qu’il est bon ce vin, vous l’achetez où ?

–Directement au château répond Mathilde. C’est dans le Lubéron, près de Lourmarin.

–C’est devenu un véritable repère de bobos ce Lourmarin.

–Oui, c’est dommage, répond ma mère. Il ne faut surtout pas y aller en plein été. On se croirait presque à St Tropez ou à Capri ! Oui, tu verras qu’un jour ils y ouvriront un Hermès ou un Gucci ! Je ne supporte pas ces parisiens de bonne famille qui envahissent le Lubéron en été et se la jouent. Ces couples avec leurs marmots habillés en Bon Point, les pères espadrilles aux pieds, qui prennent leur pastis parce que ça fait couleur locale et leur bonnes femmes cabas à la main et chemise en Souleïado qui passent leur temps sur leur portable à papoter avec leur famille dans le seizième ou à l’île de Ré !

–Eh Maman, vous êtes quoi vous ?

–Moi ? Je suis certainement pas une bobo ! D’abord je suis d’ici, ton père ok, mais bon, un américain c’est pas pareil. Et puis… dit-elle en se marrant, je ne suis pas vraiment de bonne famille !

Cela fait rire Georges.

–Non ! répond-il. Oh, nos parents étaient respectables, mais bon, c’était des commerçants, des gens simples. Tu te souviens du Bazar Josh ?

–Oh bien sûr que je m’en souviens ! J’ai des images très précises de Papy dans ma mémoire, avec son bleu de travail. Mathilde et Georges rient de bon cœur.

–Arrête de me servir du vin Josh, je vais être pompette comme ta mère.

–Ca te fait du bien tonton, ça te va bien d’être pompette. Le vin c’est bon pour le cœur.

–Oh, pas certain de ça ! Tu sais quand ta mère était petite elle courrait partout dans le village pieds nus, une vraie sauvageonne. Ca mettait Papa en colère ! Et Maman était toujours à lui courir après : Mathilde ! Viens mettre tes sandales ! Au prix qu’on les a payées ! (Ils riaient de bon cœur en se remémorant cette scène quotidienne). C’était pas comme ça à New York hein Aaron ?

–Tu sais j’ai grandi à Brooklyn, c’était le quartier des pauvres. Des immigrés. Italiens, juifs, polonais, irlandais. Les gamins trainaient dans les rues, et faisaient que des conneries. J’aurais pu mal tourner…

–Tu serais devenu un Jet ou un Shark ? J’aime imaginer mon père en chef de gang.

–Tu es bête, j’avais des copains qui étaient fils de mafiosi, mais bon j’étais juif, et les italiens n’aimaient pas faire de business avec nous. Je suis sorti avec une italienne quand j’avais quinze ans. Le pataquès que ça a fait ! Ses parents sont venus voir les miens, mon père était vert.

–Moi à quinze ans c’était le fils du pharmacien qui me tournait autour, avoue ma mère.

–Et toi tonton ? T’étais amoureux de qui à quinze ans ?

–Oh, moi à quinze ans, je pensais pas encore à ça.

–A quel âge alors ? Ma mère me regarde amusée avec un petit mouvement de tête voulant dire laisse tomber Josh. Ne recommence pas là-dessus une fois de plus. Alors je reprends la parole avant qu’il n’ait le temps de chercher dans sa tête ce qu’il voudra dire : Moi à quinze ans j’étais amoureux de Sonia, elle était chef de ma classe à Henri IV.

–Ah, je ne me souviens pas d’elle, réagit ma mère.

–Tu n’as pas dû la connaître.

–A table, crie mon père qui arrive avec son plat de brochettes.

Nous avons mangé avec plaisir en continuant nos discussions faites de souvenirs d’enfances, de voyages, et de boulot. Ma mère tenait à peine debout lorsque Georges repartit, au volant de sa Fiat cinq cent. Elle riait toujours et ne tarda pas à s’effondrer sur son lit, laissant à mon père et moi-même la corvée de ranger la vaisselle dans le lave-vaisselle. Cependant, avant d’entrer dans la maison, escortée par mon bras, elle se tourna vers moi et me regarda dans les yeux.

–Trouve-toi une bonne petite juive.

Je lui souris, un peu moqueur.

–Ok, répondit-elle, une catholique ça fera l’affaire. J’ai envie d’avoir des petits enfants, ok mon Joshie ? Tu me feras des petits enfants ? Pas trop hein ? Un ou deux…


Aujourd’hui ils m’ont appelé. Ils ont eu leur deuxième dose de vaccin. Ils n’ont pas eu mal. On leur a injecté le vaccin Pfizer et ils font désormais partie des huit millions de personnes vaccinées en France. Ils sont soulagés, ils vont enfin pouvoir reprendre une vie un peu plus active, revoir leurs amis d’ici peu. Mon père a quelques problèmes cardiaques, il stressaient tous les deux depuis près d’un an que cette saloperie de virus a bouleversé nos vies. Moi, je suis enfermé dans mon appart à Paris, depuis un an je n’ai couché avec personne, je n’ai plus vu la plupart de mes amis depuis des mois, du fait du couvre-feu à dix neuf heures et de la fermeture des bars et restaurants depuis maintenant plus de quatre mois. Le seul que j’arrive encore à croiser de temps à autre, c’est Lionel. Je passe parfois dans la journée à son salon, on prend un café, on fume une clope. Le reste du temps, je bosse, je regarde des séries sur Netflix qui est devenu l’incontournable réseau culturel restant, et j’écris, ce témoignage que tu liras peut-être un jour, toi, mon lecteur.

©Christophe Garro

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