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  • christophe Garro

La vie d'avant. Chapitre IV :

Rome deuxième partie.


Ce sont les cloches de Sant’Andrea della Valle qui me réveillent. Le ciel est encore d’un bleu limpide, et le soleil inonde la chambre. Je me prépare un café à l’aide de la Bialetti que je fais bouillir sur la cuisinière, et sors le boire sur le balcon. J’adore l’odeur du café le matin. Un chat roux arrive par les toits, me regarde et miaule. Je n’ai rien à lui donner, mais lui fais signe de venir. Peu farouche, il saute sur le balcon et vient ronronner à mes pieds, se frotte contre ma jambe tandis que je le caresse. Il ne faut pas que je perde trop de temps, je prends une douche et enfile mon jean et mes sneakers, un pull suffira avec ce beau temps. Sur le devant d’un kiosque à journaux est inscrit en première page du Corriere della sera : Virus chiusa la Lombardia. Comme j’ai encore envie d’un café je m’arrête piazza Navona face à l’une des fontaines, et là, attablé au soleil, j’envoie un message au contact que m’a donné Paola hier soir. Deux minutes après, je reçois un appel de la personne en question. Matteo a une voix joviale, et plutôt jeune. Il me dit qu’il est très pris aujourd’hui, il part demain dans le sud car la situation devient critique à Rome et qu’il préfère partir chez ses parents qui habitent au bord de mer si jamais le gouvernement décide de tout fermer comme ils l’ont fait dans le nord. Il peut me recevoir dans une heure, ce sera sa seule disponibilité. Je lui réponds que je ne veux pas l’importuner s’il a une journée chargée, mais il insiste, il est juste désolé de ne pas pouvoir m’accorder plus de temps. Je lui réponds que je suis piazza Navona et que je peux tout à fait être à la Villa dans une heure. Parfait. Je règle mon café et me mets en route.


Je retourne à la Trinité-des-Monts dont je monte les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la Villa et me rends compte que je n’ai pas pris le chemin le plus court, j’arrive donc en retard à mon rendez-vous, stressé et éreinté car j’ai marché vite. Matteo m’attend devant l’entrée de la Villa. Il doit avoir quarante ans, brun, barbu, vêtu d’un polo Lacoste sport et d’un jean, il a un large sourire mais regarde sa montre. Je lui demande de m’excuser pour mon retard, il me sourit, me fait passer la sécurité avec son badge et nous voilà dans les coulisses de l’Académie de France. Il travaille à la programmation culturelle des expositions depuis cinq ans et m’explique qu’il a créé des événements artistiques, les jeudis de la Villa, et l’Art Club. Il me fait faire un tour des locaux, m’expliquant son travail, me parle des résidences dont peuvent bénéficier des artistes -je pourrai visiter les parties publiques après notre rendez-vous- je lui parle un peu de mes actions au musée pour lequel je travaille, il est à l’écoute, toujours souriant, et disponible, mais je le sens pressé. Après un tour rapide, il me propose de faire un dernier point dans son bureau car il ne lui reste plus qu’un quart d’heure. Il me demande si je suis français ou américain, question qui revient toujours, puis me coupe, me disant qu’il regrette de n’avoir que si peu de temps à m’accorder ici, mais, après avoir hésité deux secondes, m’informe qu’un de ses amis organise ce soir une soirée chez lui, et que si je veux bien l’y rejoindre, on pourrait continuer notre discussion dans un cadre moins formel. Surpris agréablement, j’accepte. Ce sera simple me dit-il, ce n’est pas une « soirée mondaine» juste une petite fête entre amici. Il y aura du vin et de la bière. Tu n’as pas besoin de t’habiller chic me dit-il. Ce sera cool. Il me donne l’adresse et l’heure du rendez-vous, vers vingt et une heures. On se serre la main, et il me quitte ayant des tonnes de dossiers à terminer avant ce soir.


Je flâne un peu dans les jardins, puis je quitte la villa et vais manger un panino sur la terrasse d’un petit restaurant qui surplombe la ville. Il est quinze heures lorsque je me remets en route, je vais visiter San Pietro in Vincoli pour découvrir le Moïse de Michelange, puis je vais voir l’extase de Ste Thérèse du Bernin à Santa Maria della Vittoria. Je retourne à l’appartement à dix huit heures et me pose un moment sur le lit avant de faire fonctionner le hammam de la salle de bains. Un régal. Je me détends dans la buée chaude en écoutant de la musique sur une enceinte que j’ai branchée dans la salle de bains.


Vingt heures. Je ressors et vais boire un spritz piazza del Fico, dans un quartier animé proche de la piazza Navona. L’adresse de la soirée est proche, je ne souhaite pas être dans les premiers arrivés et je veux être certain que Matteo y sera déjà. Je compte donc m’y rendre aux alentours de vingt deux heures. Je profite donc de cette soirée douce, attablé sur la place. Un groupe de musiciens boit des bières à côté de moi, ils rient et parlent fort. Ils lèvent leur verre et me proposent de trinquer avec eux, ils sont à Rome pour un concert le lendemain, me donnent un flyer et insistent pour que je vienne les écouter. Ils sont sympas, je leur promets de venir, ils doivent bien se douter que ce ne sont que des paroles de politesse, mais sait-on jamais. Ils m’offrent une bière, on rit, ils viennent du nord, je leur demande comment ça se passe là-bas, ils ne sont pas sûrs de pouvoir rentrer chez eux après leur tournée. Heureusement la semaine prochaine ils vont du côté de Naples, dans le sud ça va. Il est vingt deux heures quinze quand je me décide à partir, on se fait un check et je me dirige vers la via dei Coronari. La musique se diffuse dans la rue depuis une fenêtre du troisième étage, pas mal de monde sur un balcon, ça a l’air bon enfant. Je sonne, la porte s’ouvre, je monte les escaliers, un couple descend en s’engueulant, la porte de l’appartement est ouverte, je la pousse et me retrouve face à une Drag d’un mètre quatre vingt cinq, barbue et pailletée qui me dit :

–Ciao Amore ! Entra, t’aspetavamo ! Comme si elle me connaissait ! Elle s’approche de moi et me fait deux bises dans les airs. Elle me tape les fesses et me dit d’aller au bar qui est dans la pièce du fond. Je me glisse au travers d’une population hétéroclite que j’aime bien, il y a des gays, des lesbiennes, une jolie blonde vénitienne vient vers moi et me fait la bise.

–Ciao mi chiamo Patrizia.

–Josh, piacere.

Elle me demande si j’arrive juste car elle ne m’avait pas encore vu, je lui réponds que oui, que j’ai été invité par Matteo, mais elle ne semble pas savoir de qui je parle. Je prends une bière et aperçois Matteo qui parle à un mec. Il me fait signe de le rejoindre et sans aucune formalité, à son tour me claque une bise en me souhaitant la bienvenue.

–Je te présente Marco, c’est son anniversaire. C’est chez lui ici.

–Buon compleano !

–Grazie, à ta santé. Il tape sa bière contre la mienne et me fait une bise à son tour.

–C’est sympa ta soirée. Tu as beaucoup d’amis.

–Oui beaucoup sont comédiens comme moi.

–Ah c’est cool ça, j’ai pas mal d’amis comédiens à Paris. Théâtre ?

–Je fais surtout du théâtre, oui. Un peu de séries télé, mais c’est le théâtre que j’aime.

–Tu as une pièce en ce moment ?

–Oui, une création d’un jeune auteur, c’est écrit à partir d’extraits de textes de Pasolini.

–Et on peut voir ça en ce moment ?

–La première aura lieu dans une semaine, on croise les doigts pour que ça puisse se faire, on a peur que tout ferme comme dans le nord à cause du virus.

Matteo s’est éloigné pour parler à une fille mais jette des regards vers moi de temps à autre, ce que je trouve sympa. Il doit avoir peur que je m’ennuie si je me retrouve seul. Il se rapproche de Marco et moi pour revenir dans la discussion, et après quelques échanges, Marco est interpellé par un groupe de personnes qu’il rejoint et avec qui il reprend une bière. Leur groupe se met à danser.

–Alors cette journée romaine ? Tu as fait des visites ?

Je lui raconte ma journée, et celle prévue demain au Vatican.

–Tu pars demain c’est ça ?

–Oui j’ai un train à midi. Je vais passer les quinze prochains jours dans ma petite maison près de Anzio. C’est au sud de Rome. Je serai au bord de mer, ce sera tranquille pour avancer mon travail. Un peu de solitude me fera du bien. Tu reprends une bière ? Ou autre chose.

–Volontiers. Nous nous dirigeons vers le bar, une table dressée sur laquelle sont posées des tas de bouteilles. Des bières dans des seaux de glace, du gin, du whiskey, du rhum. On se sert des bières, on trinque. Matteo me présente quelques personnes, des filles, des garçons tous exubérants et joyeux, on danse un peu, la musique est bonne, une alternance de pop actuelle et de vieux tubes italiens des années quatre vingt.

–Désolé pour ce matin, j’avais une journée de fou, et je regrettais de ne pas pouvoir t’accorder plus de temps. S’il y a des sujets en rapport à mon travail dont tu veux parler…

–Pas vraiment. Désolé, je ne veux pas paraître impoli, c’était sympa de ta part de prendre ce moment pour me faire visiter les « coulisses » de la Villa et de me parler de ton boulot, mais ce dont j’avais surtout envie c’était de rencontrer de vrais romains, de m’immerger dans la ville pour ne pas être un simple touriste, et là c’est parfait. Merci de m’avoir invité.

–Tant mieux, je t’avoue que je n’ai pas trop envie de parler boulot ce soir, j’ai surtout envie de me détendre, m’amuser, de déstresser. Ca faisait un moment que j’avais pas participé une soirée comme ça. Tu sais, c’est souvent des cocktails, des soirées où je dois garder une certaine contenance.

–Oui je vois ça.

–Je te connais à peine mais bon, je peux être franc avec toi, J’ai envie de danser et de boire, quitte à avoir mal au crâne demain !

–Buvons alors ! Tu sais c’est souvent comme ça mes soirées à Paris.

–J’aime bien Paris, c’est assez festif comme ville. Tu vis seul ? Pardon, je veux pas être indiscret.

–Tu ne l’es pas. Oui je vis seul, en ce moment, j’ai eu une copine l’an dernier, ça a duré quelques mois, je l’aimais bien, mais j’étais pas amoureux, puis c’est elle qui m’a largué. De toute façon, j’ai jamais su être fidèle, sexuellement. J’aime profiter de chaque opportunité. Les surprises de la vie. Je crois pas que je sois fait pour être en couple.

–Je comprends. Moi aussi j’ai du mal à être fidèle. Je suis gay. Tu t’en doutais ?

–Pas vraiment. Peut-être un peu, en fait je trouve ça chiant les étiquettes.

Il sourit. Une fille qui pourrait être la petite soeur de Monica Belluci vient s’accrocher à son cou.

–Amore, lui dit-elle lançant un regard langoureux en même temps qu’elle penche sa tête et sa chevelure soyeuse sur un côté de son visage. Elle me regarde. Chi è questo bel ragazzo ?

Matteo me présente.

–Ma, un americano ! Where are you from ?

Je lui réponds que je vis à Paris et que je suis à moitié français. Elle nous regarde l’un puis l’autre, charmante mais pas très subtile, cependant terriblement sexy, comme si elle s’immisçait au milieu d’un couple. Elle me demande d’une voix suave qui me fait encore plus penser à Monica :

–Je peux te l’emprunter un moment ? Je te le rends tout de suite.

Un peu gêné, Matteo s’éloigne avec elle, il se retourne et me fait un signe voulant dire qu’il est désolé du quiproquos. Je ris.

Un peu plus tard, tandis que fume une cigarette à une des fenêtres, un jeune blond à l’allure de surfeur californien vient me proposer un joint. J’accepte et le fume avec lui. J’ai perdu Matteo depuis un moment, mais je me sens bien dans cette fête, les gens me parlent facilement, sans trop poser de questions sur ma vie, je déteste les soirées où tu ne fais que passer de l’un à l’autre pour redire à chaque fois ce que tu fais comme boulot, où tu habites, et si oui ou non tu es marié.

J’en suis à cinq bières, six clopes et deux joints quand je commence à avoir envie de pisser, je me dirige donc vers le couloir à la recherche des toilettes. Une fille m’indique une porte à droite.

–C’est là. J’ouvre la porte, oups, c’est occupé. Matteo est à l’intérieur avec deux autres personnes, un mec et une fille. Il m’aperçoit et me tire par la main pour me faire entrer. Je les regarde, pas trop surpris, j’ai l’habitude de ce type de situation. La fille est en train de sniffer, le mec me sourit et me propose une ligne. Je regarde Matteo qui semble déchiré, et lui sourit, puis je m’accroupis devant la cuvette dont la lunette est abaissée, et sur laquelle trois lignes de poudre sont tracées. Le mec me tend une paille, je sniffe la ligne en deux temps, une moitié dans chaque narine, puis me relève. Le gars prend sa ligne, puis c’est au tour de Matteo, pendant que les deux autres sortent. Matteo se relève, essuie son nez et me regarde en souriant.

–Je suis venu pour pisser lui dis-je. Il rit.

–Vas-y. Mais il ne sort pas. Alors je relève la lunette des toilettes, défais mon pantalon, et commence à pisser. Matteo me regarde toujours. Je comprends son manège. Ce n’est pas la première fois qu’un mec a envie de moi, et lui, m’a clairement dit qu’il est gay. Je n’ai aucun problème avec ça. Je lui souris et me tourne vers lui. Il s’approche alors de moi mais à ce moment-là la porte s’ouvre et entre Patrizia. Sans même nous remarquer, elle fonce vers les toilettes, soulève sa jupe, baisse sa culotte et s’assoit sur la cuvette dont je n’ai pas tiré la chasse. Matteo prend ma main et m’entraîne dans le couloir.

–Une autre bière ? J’ai envie de danser.

L’ambiance est survoltée, tout le monde saute en l’air aux sons électriques. Nous dansons, nous buvons, nous rions, Patrizia est complètement bourrée, la sœur de Monica danse maintenant contre moi, d’une manière très suggestive, ce qui fait rire Matteo qui se rapproche à nouveau de moi au milieu des danseurs et me donne un baiser. Je me laisse faire. Nous dansons encore un moment, puis il me dit :

–Viens.

Il m’attire en dehors de l’appartement, vers les escaliers que nous descendons, dans la pénombre. Arrivés dans le hall d’entrée, dans l’alcôve que forme le dessous de l’escalier de pierres, il me plaque contre le mur, m’embrasse, puis se met à genoux et défait les boutons de mon jean. Un quart d’heure après, je me retrouve dans la rue, il est quatre heures du matin, je suis claqué une fois de plus. Je dois me lever à neuf heures pour être au Vatican à dix. Ca va être dur. Sur le lit je repense à ces deux premiers jours à Rome. Une belle fille élégante qui se donne à moi sur des draps blancs, une autre à la danse lascive, et Matteo. Quelle vie de débauche ! Je souris, content de cette vie qui est la mienne, et m’endors come un bébé.


C’était ma deuxième visite du Vatican. Je ne peux envisager d’aller à Rome sans retourner à la Sixtine. Cette fois-ci je suis monté sur le dôme de Michelange, j’ai surplombé la ville ensoleillée, et le baldaquin depuis l’intérieur de la coupole m’est apparu tout petit. Il pleuvait lorsque je suis ressorti via della Concilliazione. Une petite ondée laissant derrière elle un superbe arc-en-ciel au-dessus du château Saint-Ange. Le lendemain le Vatican et tous les musées nationaux ont fermé. C’était le dimanche dix mars, je n’ai pas pu visiter le Colisée, ni la villa Aurea. Le soir, je suis retourné dans le quartier du Trastevere, j’ai envoyé un message à Paola, mais celle-ci ne m’a pas répondu. J’ai reçu un selfie de Matteo qui était sur une plage, mais c’est moi qui ne lui ai pas répondu. Les bars ont eu l’interdiction de servir à table ce soir là, les gens restaient donc dehors sous la pluie leur bière à la main, il n’y avait que peu de monde dans les rues de ce fait. J’ai dîné dans une petite trattoria, et je suis rentré tôt.

Aux infos ce soir-là, le présentateur a annoncé que le lendemain tout fermerait dans le sud de l’Italie, le virus ayant trop progressé. La une du Corriere le lendemain pendant que j’attendais le taxis pour l’aéroport indiquait : Ora è chiusa tutta l’Italia. J’ai pris mon vol retour pour Paris, celui-ci était complet. Le lendemain, l’aéroport de Rome fermait. Une semaine après, le gouvernement français instaurait le premier confinement, dans la stupeur et l’angoisse générale. Le virus s’était propagé à l’échelle de la planète entière, et peu à peu tous les pays du monde se sont confinés à différents niveaux. Les magasins ont fermé, le monde s’est arrêté, la plus importante crise sanitaire mondiale était là. La vie ne serait peut-être plus jamais la même qu’avant.

©christophe garro.

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